À la faveur de la publication automnale du passionnant Artistes plasticiens : de l’école au marché*, le temps est enfin venu d’interroger la noblesse des écoles supérieures d’art publiques en France. Celles-ci, tellement nombreuses et semblables, finissent par se faire du tort à elles-mêmes, négligeant de repenser en profondeur leurs offres de formation, manifestement déphasées au regard de la transfiguration rapide du monde.

Le déglaçage de Marc Sagary

Fort heureusement, il n’est pas nécessaire de suivre les cours d’une école supérieure d’arts publique, nationale (administrée par le seul ministère de la Culture) ou territoriale (sous l’égide financière, le plus souvent, des villes ou des communautés d’agglomération), pour devenir artiste même si la plupart d’entre eux, dont les plus illustres, ont effectivement fréquenté une « école des Beaux-Arts » plutôt qu’une université. Sans doute parce que les cours d’apprentissage des pratiques de l’art y sont plus complets que dans n’importe quelle faculté dont les approches théoriques restent souvent prédominantes, voire exclusives.

Sans doute aussi parce que les budgets et toutes les ressources afférentes, espaces, équipements, matériels, enseignants, assistants, techniciens, etc., attribués à ces écoles demeurent plus importants : le coût global d’un étudiant pris en charge par une école d’art (entre 15 et 20 000 euros par an pour les établissements nationaux) est incomparablement plus élevé que celui supporté par une université proposant un cursus analogue.

Et pour s’en convaincre, il suffit tout bonnement d’examiner les rapports d’activité mis en ligne et, à titre d’illustration, de mettre en balance le montant des dépenses occasionnées par un étudiant inscrit à l’école des arts décoratifs (l’ENSAD) avec celui d’un étudiant fréquentant le master « Parcours arts plastiques et création contemporaine » (l’UFR 04) à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Cet exemple emblématique révèle en fait que le ministère de la Culture ou les collectivités territoriales concernées ont toujours dépensé davantage que les autres ministères (ministère de l’Éducation nationale, ministère de l’Enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation, etc.) en matière de formations en art visuel ou en design.

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Cet engagement vaudrait d’être salué sans retenue si la lecture puis, surtout, l’épluchage du travail remarquable récemment publié par Frédérique Patureau et Jérémy Sinigaglia, Artistes plasticiens : de l’école au marché, n’induisaient une accumulation de questions aujourd’hui incontournables à une époque de crises intenses qui, chacun s’en doute, laissent augurer de grands bouleversements sociétaux. En s’appuyant notamment sur de nombreux témoignages d’artistes, « modestes » et « ordinaires », et sur des données objectives fournies par la DGCA du ministère de la Culture, cette épaisse édition, d’un bout à l’autre, tente de répondre à la question « à quoi peut (bien) servir une école d’art ? » en évitant soigneusement, bien sûr, d’y répondre par simplifications ou évidences.

Ainsi, il apparaît assez clairement que les écoles supérieures d’arts publiques sous tutelle du ministère de la Culture contribuent sans conteste à l’émergence d’artistes même si l’autodidaxie et les autres établissements universitaires comptent également beaucoup : 12 500 étudiants en moyenne sont inscrits dans les 58 écoles hexagonales, de taille, de capacité et de renommée différentes, recensées par l’ANDEA (l’Association nationale des écoles supérieures d’art et design publiques), contre 8 500 environ répartis dans les 15 universités proposant des parcours pédagogiques équivalents. 21 000 étudiants, soit à peu près 1 % des effectifs de l’enseignement supérieur public, se trouvent donc engagés dans une scolarité censée leur apprendre à être des artistes-auteurs.

Mais, à la différence des universités, les écoles d’art sélectionnent soigneusement leurs futurs étudiants en opérant un filtrage selon des critères aléatoires, parmi lesquels l’aptitude du candidat à développer son talent potentiel doit prévaloir (a priori). Il s’agit d’un concours d’entrée où se mêlent parfois une première sélection sur dossier, des épreuves de pratiques (du dessin, le plus souvent), des contrôles de connaissance écrits et, pour conclure, une audition face à un jury d’enseignants de l’établissement, toutes ces opérations par lesquelles il faut juger les qualités et la valeur de candidats à la création qui acceptent d’entrer en compétition pour un nombre limité de places. Les écoles d’art publiques, à l’instar des écoles d’art privées, trient au tamis les profils qui les intéressent, loin du protocole (déjà sélectif) de Parcoursup (mis en place, il est vrai, par le seul ministère de l’Enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation).

De ce fait, avec autant de moyens, autant d’écoles et autant d’étudiants de premier choix, comment se fait-il, compte tenu de ces données statistiques liminaires, que le taux d’insertion professionnelle stable des diplômés soit aussi peu satisfaisant (aux alentours des 6 %) ? Comment se fait-il qu’il n’y ait pas plus d’artistes-auteurs en mesure de vivre uniquement (et correctement) grâce à la formation qu’ils ont reçue ? Comment se fait-il qu’il n’y ait pas davantage d’artistes français bénéficiant d’une reconnaissance internationale ? etc., etc.

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Sans remettre en cause ces interrogations, il convient toutefois d’apprécier les données qui les justifient avec une relative précaution. D’abord parce que la définition même de l’artiste-auteur s’est considérablement transformée depuis une trentaine d’années. L’artiste-auteur, hier autocentré, ne travaille plus reclus dans son atelier, concentré sur sa seule pratique, non, aujourd’hui il est nomade, connecté au monde, ressemble de plus en plus à une sorte de « créateur industriel » (à en croire le philosophe Yves Michaud), ne se caractérise plus par l’usage d’une seule technique ou technologie, ne se contente plus d’un seul savoir-faire pour réaliser une œuvre aussi protéiforme que son imaginaire, combinant plusieurs procédés issus de la vidéo ou du cinéma, de la photographie, de la mode ou du design, du multimédia ou de l’image animée, etc. Certes, la peinture a de beaux restes et son accomplissement se poursuit inlassablement, que ce soit sur les murs des rues ou sur des toiles apprêtées, il en va de même pour la sculpture, la gravure ou la photographie mais force est de constater que ces pratiques ne renversent plus les archétypes de l’esthétique depuis un certain temps, se cantonnant essentiellement à représenter (le monde, le monde réel ou fantasmé, etc.) sans jamais parvenir à se réinterroger en-soi ou très rarement.

Même le design paraît perclus, toujours asservi à lui-même dans son propre champ clos (le parangon de l’entre-soi) alors que ses codes sont aujourd’hui manipulés sans complexe par des ingénieurs bien décidés, eux, à transformer les modèles de société, quitte à emprunter à la sphère de l’art ou du design, précisément, les terminologies et les savoir-faire les plus sacrés. Ces ingénieurs, par une approche à la fois expérimentale, audacieuse et débarrassée de tout caprice superflu, deviennent, l’air de rien, les nouveaux démiurges, les nouveaux pionniers auxquels le monde de la création, ne lui en déplaise, devra rapidement prêter attention s’il ne veut pas définitivement sombrer, sans même s’en rendre compte, dans l’univers saturé du décoratif.

De plus, il convient de noter, comme cela se laisse comprendre clairement dans le chapitre 2, « Les voies de l’engagement dans le métier », de l’ouvrage sus-cité, que si la plupart des étudiants s’aventurent dans des études artistiques avec l’ambition, sincère, de devenir des artistes reconnus, la très grande majorité n’y parviendra pas. La population impressionnante de diplômés, tout en maintenant son activité artistique peu ou prou dans des conditions bien moins confortables qu’en écoles d’art, devra trouver un emploi sans traîner afin de subvenir à ses besoins quotidiens. Non seulement cet emploi, le plus souvent, n’aura aucune corrélation avec la formation reçue (serveurs, magasiniers, etc.) mais il finira tôt ou tard par dissoudre l’activité artistique qu’il devait aider à maintenir. Par ailleurs, de nombreux diplômés trouvent une place dans les métiers satellites de l’art (assistants d’artistes ou de galeristes, commissaires d’expositions, etc.) ou de la culture (médiateurs, animateurs d’ateliers périscolaires, etc.), forts du savoir acquis durant leur scolarité. Seulement eux aussi finiront par délaisser leur activité de création.

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Est-ce à dire que les cours dispensés au sein des écoles d’art ne parviennent plus à sublimer les prédispositions des étudiants ? Est-ce à dire que les enseignants (souvent des artistes plus ou moins émérites) sont devenus à ce point peu compétents, peu qualifiés, peu en phase avec la réalité de la création actuelle, avec celle du marché du travail en général et du marché de l’art en particulier ?

Christine Lapostolle, elle-même professeure d’histoire de l’art dans un établissement territorial, coudoie ces questions avec une humeur espiègle dans un beau recueil de témoignages, Ecoldar – Portrait d’une île, paru en août 2018 aux éditions MF. S’y dévoilent en filigrane les manques, les défaillances et autres insuffisances des propositions pédagogiques, une sorte de flottement voire d’insouciance (pas toujours bienheureuse) qui permettent aux écoles d’art de rester des lieux privilégiés d’où émerge la création la plus débridée et où, heureusement (il faut le reconnaître), la norme doit être contournée, détournée, critiquée et, quelquefois, rudoyée à l’envi. Cette contestation, qui se déploie généreusement dans ces établissements, en tant que fondement (ré)créatif à toute œuvre d’art en cours d’élaboration, finit par basculer dans un flux, au mieux daté, au pire conformiste (à l’image du mouvement « Extinction Rebellion » dont les actions s’inspirent généralement des performances très politisées, très radicales, des artistes autrichiens du siècle dernier).

En conséquence, faut-il continuer à croire que les écoles d’art ont toujours cette capacité non pas à répondre aux attentes du marché de l’art mais à le faire tout simplement ? Qu’elles en sont à l’origine, comme le soutiennent certaines d’entre elles, les moins modestes mais les plus naïves ? Faut-il soutenir l’idée qu’une école d’art doit devenir plus professionnelle, s’adapter davantage à la demande ou rester un lieu de débats esthétiques, loin du monde économique et des marchands ?

À suivre…

Marc SAGARY

* Artistes plasticiens : de l’école au marché, Frédérique Patureau et Jérémy Sinigaglia, Éd. Les Presses de Sciences Po et le DEPS Ministère de la culture, Paris, 2020 (22 €).

Lire les chroniques précédentes de Marc Sagary :
La culture de l’entre-soi
Patrimoine : une histoire de vieux ?

 


Après des études de cuisine et de philosophie (de l’art), Marc Sagary a occupé différentes hautes fonctions dans les milieux artistiques, en France et à l’étranger. Il œuvre à présent au partage de la culture et des idées, et tient une chronique mensuelle dans Profession Audio|Visuel depuis octobre 2020.


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