Abou Leila raconte la quête impossible de deux hommes marqués par le terrorisme algérien et habités par une insoupçonnable violence intérieure. Ce premier long-métrage sur l’errance est un coup de maître. Il sort en salles ce mercredi 15 juillet.

Synopsis – Algérie, 1994. S. et Lofti, deux amis d’enfance, traversent le désert à la recherche d’Abou Leila, un dangereux terroriste. La quête semble absurde dans l’immensité du Sahara. Mais S., dont la santé mentale est vacillante, est convaincu d’y trouver Abou Leila. Lofti, lui, n’a qu’une idée en tête : éloigner S. de la capitale. C’est en s’enfonçant dans le désert qu’ils vont se confronter à leur propre violence.

Des voix qui crient dans le désert

Dès la première scène, tournée en un seul plan-séquence, le film nous plonge dans une atmosphère de thriller avant d’évoluer progressivement, kilomètre après kilomètre, mer de sable après mer de sable, hallucination après hallucination, dans une épopée fraternelle et intime, qui entremêle avec habileté folie et réalité. Lors d’une nuit de motel – scène qui se situe très exactement à la moitié du film, selon un procédé qui n’est pas sans faire penser à Mulholland Drive de David Lynch –, l’œuvre cinématographique bascule d’une réalité à une autre – « ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre », pour reprendre les mots de Verlaine dans un poème évoquant un « rêve étrange et pénétrant ».

Ce n’est cependant pas le Français Verlaine qu’Amin Sidi-Boumédiène convoque au début de son film, mais le Londonien William Blake (1757-1827), dont il cite les vers suivants :

« À présent le serpent rusé chemine, en douce humilité.
Et l’homme juste s’impatiente dans les déserts
Où les lions rôdent
. »

Le réalisateur dit qu’une telle citation inscrit son œuvre « dans ses inspirations principales qui sont surtout littéraires, comme la tragédie grecque et les grands mythes anciens », notamment bibliques et coraniques. De la voix de celui qui crie dans le désert, comme en écho au prophète Isaïe (40, 3) dans l’Ancien Testament, jusqu’à la ligature du fils d’Abraham (tradition commune aux trois monothéismes, avec certaines nuances fortes), il est certain que le soubassement religieux, compris comme mythe, est sous-jacent.

À la recherche d’une étincelle d’humanité

Le désert se meut en un lieu où l’horizon naturel n’a d’ouverture qu’illusoire, tandis que le paysage intérieur qui se déploie en chacun des deux personnages découvre un abîme d’inhumanité. Le réalisateur, par moments, filme en plongée, voire à la verticale, Lofti et S., comme s’ils n’étaient que deux grains de sable d’un désert prompt à les engloutir, comme s’il symbolisait la descente dans les viscères infernales d’une humanité naufragée.

Qui est ce terroriste qui possède jusqu’à l’obsession l’esprit de S. ? Quelle est cette illusion d’une origine au mal qui s’empare du titre même du film ? Pourquoi Lofti s’acharne-t-il à conduire au désert son ami, son frère d’élection, alors qu’il sait ce dernier en proie au délire ? Tous deux – incarnés par les excellents acteurs que sont Lyes Salem et Slimane Benouari – fuient Alger et s’accrochent à un reflet d’humanité, à ce morceau de miroir brisé qui reflète l’infime part de leur visage qui soit encore intacte, une étincelle non défigurée par la violence qui imprime son bruit, ses images et son odeur sur tout ce qu’elle touche.

Universalité de la violence

Une telle œuvre n’exige aucune aride érudition sur le contexte politique qu’est la guerre civile algérienne dans les années 1990, puisqu’elle s’enfonce jusqu’aux racines solides de l’horreur qui nous entoure, racines originellement agrippées à notre intelligence, notre cœur, nos entrailles incapables de donner la vie – seulement susceptibles de sacrifier nos Isaac, tous les agneaux de ce monde, sans intervention divine consolatrice. Les deux héros, musulmans par culture, ne prient pas ; Dieu n’est pas convoqué sur cette terre désolée. Il n’existe pas de repentance qui mérite le pardon. Ceux-là seuls qui sont enfants d’une violence sans espérance entrevoient le gouffre de l’impossible rémission, de la condamnation sans appel.

S. est un individu inexprimable, mélange de victime expiatoire et de bourreau universel, qu’on croirait la vasque de toutes les immondices accumulées au fil des années de terrorisme, le réceptacle des ignominies, des malédictions et des atrocités commises au long de siècles interminables.

« Le désert n’a ni lieu ni temps, il a sa propre guise », écrit Maître Eckhart. Il intègre le poids métaphysique de l’existence et le sentiment de son propre néant au sein de sa beauté, souveraine, écrasante et silencieuse.

Le désert est tantôt vu comme une fuite du monde ou comme une fuite vers quelqu’un, tantôt perçu comme le lieu d’une expérience de la vanité de toutes choses – à commencer par soi-même. Dans Abou Leila, S. et Lofti tentent d’échapper à la frénésie d’un monde qui les a ébranlés, mais leur quête de l’homme – le terroriste, l’incarnation du Mal, quel qu’il soit – n’est qu’une chimère. La vanité n’est pas le terme de leur quête, incompréhensible à eux-mêmes, mais la férocité dont ils se croient exempts.

Il y a, par-delà les interminables dunes et l’écrasante lumière du désert, la révélation d’un mal originel et universel, dont Albert Camus narra si bien l’expérience dans La Chute. Ce mal revêt dans l’œuvre d’Amin Sidi-Boumédiène tous les aspects de l’implacable fatalité, celle à laquelle on ne peut se dérober dès lors que l’effondrement de toute miséricorde est scellé.

Amin Sidi-Boumédiène signe avec Abou Leila un film d’une grande beauté formelle, d’une écriture ciselée et d’une force époustouflante, servi par une bande son remarquable de singularité et d’originalité, qui conjugue des morceaux du groupe de post-rock canadien Godspeed You! Black Emperor avec des effets oniriques, notamment métalliques, brouillant la perception du réel.

Pierre MONASTIER

Avec Pauline Angot et Marie-Claude Gelin

 



Amin Sidi-Boumédiène, Abou Leila, Algérie – France, 2019, 135mn

Sortie cinéma : 15 juillet 2020
Genre : drame
Classification : inconnue

Avec Lyes Salem, Slimane Benouari, Meriem Medjkrane, Azouz Abdelkader, Fouad Megiraga, Hocine Mokhtar, Samir El Hakim
Scénario : Amin Sidi-Boumédiène
Image : Kanamé Onoyama
Son : Mohamed Amine Teggar, Nassim El Mounabbih, Benjamin Lecuyer
Montage : Amin Sidi-Boumédiène

Producteurs : Yacine Bouaziz, Fayçal Hammoum, Louise Bellicaud, Claire Charles-Gervais
Production : Thala Films, In Vivo Films
Distribution : UFO Distribution

En savoir plus sur le film avec notre partenaire CCSF : Abou Leila

Lyes Salem, Slimane Benouari, Abou Leila Amin Sidi-Boumédiène



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