Comment construire efficacement un scénario ? Existe-t-il des architectures idéales ? Oui et non. Et plutôt oui que non curieusement. Il y a bien une sorte de modèle que l’on retrouve dans les récits bien menés. Notre chroniqueur vous le dévoile aujourd’hui…

L’air de rien

Le philosophe sait bien que, pour argumenter, il doit maîtriser un art précis : celui de la dialectique. Énonciation, contradiction, sursomption – ce dont la séquence « thèse-antithèse-synthèse » ne donne qu’une vague idée. Mais bon, ça regarde les philosophes. Il reste qu’on peut être jaloux de cette formule magique. Y aurait-il également, pour les métiers du récit, une sorte de recette-type, une séquence rêvée – bref : une fois captée l’attention, un manuel pour la conserver ?

Oui et non. Et plutôt oui que non curieusement. Il y a bien une sorte de modèle que l’on retrouve dans les récits bien menés. Alors, bien sûr, ça n’est qu’une anatomie grossière, une architecture idéale ; vous n’en ferez pas grand grand-chose sans le talent, l’inspiration et l’originalité. Pas la peine de vous entraîner dans les centaines de modèles qui existent, j’en retiens trois particulièrement intéressants : la pyramide de Freytag revue par Todorov, les sept étapes de Truby et l’ABCDaire de Colonna.

Hop dans le bain ! Je commence avec Freytag car, a priori, tout le monde connaît ; c’est juste un petit rafraîchissement de la mémoire, histoire de se dérouiller le cervelet. Il est de bon ton de moquer de nos jours son ouvrage de 1863 : Technique du drame. Mais notre Allemand a tout de même inspiré durant près de cent cinquante ans bien des dramaturges sur une base extrêmement simple : sa « pyramide ». En gros et pour faire court, on part d’une situation originaire de l’acte (« Exposition »), qui doit monter à son paroxysme qui est aussi son tournant (« Wendepunkt »), pour amener à la « Katastroph ». Remplaçons l’idée de catastrophe par celle de dénouement, ce sera plus compréhensible dans le cadre d’un résumé aussi succinct. Le modèle introduit entre la situation de départ et le climax un moment intermédiaire, la « steigende Handlung », c’est-à-dire l’action qui se tend ; et entre le tournant dramatique et le dénouement, un « retardiestes Moment » qui retient en arrière le dénouement. Alors ça a l’air stupide comme ça, mais je vous mets au défi de trouver un grand récit qui ne répond pas à cette structure-là. C’est pour cela qu’elle continue à être l’archi-référence : du haut de cette pyramide un siècle et demi vous contemple ! Cela donne à peu près ceci :

Pyramide de Freytag

Source : Scénar mag

On va dire que cette pyramide a été un peu complexifiée de nos jours par notre ami Tzvetan Todorov (hélas récemment décédé à Paris) qui avait, en gros, transformé notre joli triangle en un cercle plus beau encore. Son idée était simple : une histoire fonctionne avec des ruptures d’équilibre. Une histoire part d’un équilibre qui se trouve en disruption, ce qui est suivi d’un moment d’affrontement de ce déséquilibre, puis d’une tentative de rétablir un équilibre, qui est atteint à la fin. Pour ceux qui préfèrent donc les formes circulaires cela donne grosso modo ceci :

Cercle Tzvetan Todorov

Source : The Patron Saint of Superheroes

Pas mal car cela nous met devant les yeux quelque chose de très fort : une histoire, c’est comme un avion de chasse. Ça vole en équilibre instable, il doit y avoir une inquiétude au cœur du récit, sans quoi c’est mort et ça dort. Ça ne vole pas droit une histoire : il faut tout le temps tirer sur le manche pour que ça vole droit – par contre ça vire à la perfection.

Mais voilà. Tout cela reste quand même fort abstrait. John Truby, dans The anatomy of story (« L’anatomie du scénario), préfère quant à lui détailler sept étapes concrètes d’un récit – il va aller piquer un peu chez Todorov mais chut ! c’est entre vous et moi. Sa compréhension du récit se ramène donc à « aux moins » les étapes suivantes qui sont tout de même ultra simples à comprendre (cf. J. Truby, Anatomy of Story, ch. 3.) :

1/ Au départ une faiblesse ou un besoin qui se révèle
2/ Un désir est manifesté
3/ Aïe. Il y a des obstacles sur le chemin
4/ Un plan est mis en place
5/ Un combat, réel ou intérieur, prend place
6/ Une sorte de révélation à eux-mêmes de certains personnages est inévitable
7/ Un nouvel équilibre est atteint

Notez bien à quel point tous ces auteurs insistent sur les ruptures de phase, mais aussi sur les évolutions des situations. En réalité, j’abats mes cartes… Il n’y a aucune différence entre le plan dialectique des philosophes : thèse, antithèse, surthèse – et un récit bien mené ; les deux sont dialectiques – ça c’est ma petite contribution perso au débat. La caverne de Platon, les amis, c’est le prototype de toute histoire, le creuset où tout devrait passer avant de se mettre en scène.

Mais alors Colonna, me direz vous ? Ah oui, j’avais oublié son excellent abécédaire du récit ! Cela se trouve dans son ouvrage L’art des séries TV, au chapitre IV. Allez, j’en donne, mais juste pour ouvrir l’appétit, l’idée de fond, comme ça, pour nous quitter sur un petit cadeau : les choses sont bien plus riches évidemment que ce que Freytag, Todorov ou Truby nous ont racontées. Il n’y a que peu de cas dans lesquels une seule intrigue est cachée dans un récit. La réalité c’est qu’une histoire est faite d’intrigues imbriquées, que l’on peut analyser en leur donnant des lettres : A, B, C, D, etc. À côté de la ligne d’action principale (A), une histoire forte comporte souvent au moins des « vignettes » (des pseudo-actions) qui relancent l’intérêt pour les personnages, et au plus des vraies actions secondaires cachées dans l’action de tête.

Allez, je n’en dis pas plus – un bon récit, une vraie histoire, c’est bien évidemment autre chose qu’une structure mécanique, un squelette ou pan d’architecte. C’est plutôt un feuilleté d’intentions multiples qui, aussitôt qu’on pense en saisir les couches, vous échappe aussitôt – le récit nous échappe et garde ses énigmes.

Emmanuel TOURPE

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Et là tout d’un coup paf ! le livre qui éclaire tout
Pour manger un éléphant, prends une petite cuiller

 


Emmanuel Tourpe, 50 ans et père de 4 enfants, est le directeur de la programmation TV / numérique de la chaîne culturelle Arte. Il a occupé les mêmes fonctions, ainsi que celles de responsable des Études, à la RTBF pendant presque 20 ans. Docteur habilité en philosophie, il est l’auteur d’un grand nombre d’ouvrages et d’articles scientifiques. Il est également un conférencier international. Il exerce également des fonctions de conseil en communication, management et stratégie. Il tient une chronique bimensuelle dans Profession Audio|Visuel depuis octobre 2020.


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