Photographe français largement méconnu dans son pays, Jacques Léonard fera l’objet d’une belle exposition à la galerie Anne-Clergue à Arles, du 26 juin au 5 septembre, avec près d’une trentaine de photographies sur la communauté gitane de Barcelone.

Si Jacques Léonard fait l’objet d’expositions régulières en Espagne, et tout particulièrement en Catalogne où il vécut du début des années 1950 jusqu’à sa mort en 1994, sa vie et son œuvre demeurent totalement inconnus dans son pays d’origine. Anne Clergue répare cet oubli avec une première exposition de ses œuvres cet été à Arles, intitulée ‘‘Alegria’’, nous donnant à entendre une destinée singulière et à voir une série de toute beauté sur l’univers des gitans de Barcelone.

Le gadjo Chac*

Né à Paris en 1909, fils d’un marchand de chevaux d’origine gitane et de la propriétaire d’une maison de couture à Paris, Jacques Léonard travaille à partir de 1931 dans les studios cinématographiques Gaumont à Paris, où il apprend tous les rouages jusqu’à se former à la production cinématographique. Il collabore notamment avec le réalisateur français Abel Gance à l’occasion de trois de ses films : J’accuse, Louise et Paradis perdu. Lorsqu’en 1940, Abel Gance prévoit un nouveau film sur Christophe Colomb, Jacques Léonard est envoyé en Espagne pour procéder à des premiers repérages, mais la guerre survient et le projet avorte. Durant son périple ibérique, il rencontre Manuel García Viñolas, chef du Service de cinématographie du ministère de l’Intérieur, qui lui propose de rejoindre Ulargui Films où il réalise le montage de certains films.

C’est alors qu’il rencontre Rosario Amaya, une magnifique gitane de Hostafrancs, dans le quartier de Montjuïc, colline dominant la ville de Barcelone, qui travaille comme modèle pour les artistes. Il l’épouse et s’installe alors dans la capitale catalane, devenant de facto photographe d’une communauté qu’il apprend à découvrir de l’intérieur et qui le surnomme « le gadjo Chac ». C’est le début d’une seconde vie : nous sommes en 1952, Jacques Léonard a quarante-trois ans. Pendant plus de vingt ans, il glane et capture les fragments intime de la vie des gitans, faisant découvrir l’âme d’un monde suscitant fantasmes et incompréhensions.

Photographe indépendant, il collabore à de nombreux journaux et revues : La Vanguardia, La Gaceta Ilustrada, Pomezia, une publication de l’évêché de Barcelone, et Sant Jordi, le magazine du Conseil provincial de Barcelone. Pour vivre, il fonde son laboratoire spécialisé dans la photographie publicitaire. Au milieu des années 1970, le camp gitan est démantelé, si bien que la communauté s’installe dans le quartier de La Mina, en banlieue de Barcelone, une sorte de vaste cité construite rapidement et sans principe organisateur pour parquer les populations pauvres de la ville espagnole. Aujourd’hui encore, la Mina est célèbre pour sa misère et pour la présence d’une forte communauté gitane.

Malade, il est contraint d’abandonner la photographie. Il se consacre alors à l’écriture d’un ouvrage sur la communauté gitane, qui ne verra finalement pas le jour de son vivant. En 1991, il quitte Barcelone pour le petit village d’Escala, station balnéaire catalane située à quelque cent trente kilomètres au nord-est de Barcelone, où il meurt trois ans plus tard.

Alegria !

En 2015, les ayants droit de Jacques Léonard confient les archives à la fondation Photographic Social Vision de Barcelone, qui répertorie, catalogue et numérise quelque dix-huit mille photographies. L’œuvre de l’artiste fait l’objet de plusieurs expositions importantes de l’autre côté des Pyrénées, tout en continuant d’être méconnue en France. Anne Clergue découvre « par hasard » son œuvre, à l’occasion de la venue de deux responsables de la fondation lors des Rencontres de la photographie. Séduite par le travail de l’artiste, par « son approche humaniste, très intime » de la communauté gitane, elle décide de le présenter dans sa galerie.

« Ces photos sont d’une énergie, d’une alegria incroyable, confie-t-elle, enthousiaste. Je pense à une photo d’une vieille dame qui danse avec son fichu et son tablier et ce type en face d’elle, qui ressemble à un clochard. Tous deux lèvent les bras et l’on voit que ce sont de pauvres gens. Mais quelle énergie extraordinaire sort de cette photo ! Il y a aussi ce type qui chante et on a l’impression que toute la misère du monde lui est tombée dessus : il a les mains rapprochées, il chante avec un vieux veston déchiré et tous ces visages autour de lui… On a l’impression d’être là, d’assister au spectacle, à la vie de ces gens. »

Elle exposera et proposera à la vente, pour la première fois en France, une trentaine de photographies, des tirages analogiques actuels en noir et blanc (30×40 et 40×40) réalisés à partir des négatifs originaux. « Ce sont des tirages contemporains car il y a très peu de tirages vintage, les rares existants sont à la fondation de Barcelone, explique Anne Clergue. C’est une édition ouverte et numérotée, mais qui n’est pas limitée : chaque photographie a un tampon officiel avec la signature des ayants droit. »

Dans sa grande salle consacrée à Jacques Léonard, la galeriste exposera également une sculpture de Marc Nucéra, « une œuvre drapée dans un cyprès centenaires, qui rappelle les volants des jupes des gitanes qui dansent ». Dans la petite salle du fond, plus intime, Anne Clergue proposera divers travaux : des clichés de la photographe Vanessa Gilles, qui a photographié les gitans Dosta, ou encore de petits polaroïds de son père, le photographe Lucien Clergue, personnalité éminente des Rencontres de la Photographie et de la photographie française.

Pierre MONASTIER

En savoir plus : Galerie Anne Clergue

 

* Les éléments biographiques sont largement repris de la fondation Photographic Social Vision et notamment du site en trois langues (dont le français) que celle-ci a dédié à Jacques Léonard.

 

Crédits photographiques : © Archivo J. Léonard

23-BCN, 1960©J. Léonard, Archivo Familia J. Léonard

23-BCN, 1960©J. Léonard, Archivo Familia J. Léonard

23-BCN, 1960©J. Léonard, Archivo Familia J. Léonard

 



 

 

 

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