Faut-il établir des quotas pour accélérer la présence des femmes derrière la caméra, comme au Canada ? Ou va-t-on attendre deux générations pour qu’un rééquilibrage ait enfin lieu ? La question agite les festivals, les institutions, le milieu des réalisateurs, des producteurs et des télévisions.

Enquête spéciale (1ère partie)
Journée internationale des droits des femmes 

C’est l’histoire d’une polémique… En décembre 2020, la chaîne franco-allemande ARTE lance un concours à l’attention des documentaristes de sexe féminin : « Et pourtant elles tournent« , en allemand « Avis de recherche« . Une majorité de documentaires, surtout les mieux payés, sont en effet réalisés par des hommes et les réalisatrices sont reléguées à la portion congrue. Le thème du concours, Besoin de personne, peut être entendu de plusieurs façons, mais le libellé allemand, Infiniment féminin, beaucoup moins ! « Auriez-vous l’idée d’un concours nommé Infiniment masculin ? » disent les Allemandes dans une vidéo collective et incisive qui mériterait… de gagner le concours.

Outre Rhin, l’affaire prend feu immédiatement ; les réalisatrices allemandes réunies sous le mot-dièse #nousavonstoujoursetela, à l’initiative du collectif Nichtmeintatort, taxent ce concours de « sexiste » et appellent au boycott. Des réalisatrices françaises se joignent à elles et demandent à la direction d’Arte d’introduire plus de parité dans leurs conseils d’administration. À Arte France, la parité existe déjà. Mais sur la ZDF et l’ARD, qui fournissent en programmes le groupe franco-allemand Arte GEIE, on en est loin pour des raisons sans doute propres à la culture allemande qui privilégie la femme au foyer.

Peu importe, car la machine est lancée : huit cents réalisatrices – dont cent Françaises – signent la lettre ouverte et les instigatrices sont reçues par la direction des programmes d’Arte GEIE.

Elles demandent des quotas à 50/50 pour faire avancer la cause des femmes derrière la caméra. Cette mesure, considérée prioritaire, leur est refusée. Mais on leur annonce qu’il n’y a plus d’exigence thématique pour ce concours. « C’est vrai pour l’Allemagne mais pas pour la France où la thématique est maintenue », précise la chargée de programme société à Arte France, qui table sur deux cents participantes. Un suivi parité sur les autrices, réalisatrices et productrices devrait cependant être lancé et des ateliers d’écriture pour les femmes sont prévus, ainsi qu’une formation en interne sur le sexisme inconscient.

« Notre milieu est très donneur de leçons mais il n’échappe pas à la misogynie ordinaire, rappelle Anne*, réalisatrice et formatrice. Hier, un réalisateur de mon collectif m’a demandé de ne pas prendre un micro parce qu’il était trop fragile, trop cher, sous-entendu ‘‘pour moi’’ alors que j’ai plus d’expérience que lui ! J’y ai pensé toute la journée en pédalant sur mon vélo. »

« Au-delà du sexisme, cette compétition à nos frais va se faire sur le dos des plus faibles, à savoir les femmes, alors que nous passons déjà nos vies à écrire gratuitement des projets et des mois à attendre des réponses », redoute Louise*, une documentariste française solidaire de la fronde.

« Porter un projet documentaire, c’est devenu du bénévolat« , confirme Anne*, quarante ans, qui a mis cinq ans à réaliser son dernier film, avec un décrochage inévitable du régime des intermittents. « Les producteurs sont pieds et poings liés avec les chaînes, estime Éric*, un réalisateur qui applaudit à l’initiative féministe franco-allemande. Ils sont pétrifiés et ne font aucun pari. Voilà pourquoi ils ne font confiance qu’aux hommes. C’est cette relation de cause à effet qu’il faut changer. »

Surprise : une étude récente de la SCAM (Société civile des auteurs multimédias) nous apprend que les chaînes dites « populaires » sont plus paritaires que les chaînes CSP+. Arte déroule en effet un tapis rouge aux hommes : 39 % d’autrices contre 61 % d’auteurs (une différence de vingt-deux points), de même que France 5 (42 % pour 58 %), même si cette chaîne est la plus paritaire sur la première partie de soirée ! TF1, elle, affiche une quasi parité (49 % de femmes pour 51 % d’hommes) et M6 brise le plafond de verre : réalisatrices 52 %, réalisateurs 48 %. La lanterne rouge va à Canal + avec à peine 22 % de femmes contre 78 % d’hommes soit soixante-quatre points !

L’étude de la SCAM, aussi qualitative que quantitative, s’est aussi intéressée aux plages horaires. Les « premières parties de soirées », heures de grande écoute dotées des plus gros budgets, les soirées documentaires et les émissions de reportages les plus lucratives sont quasiment réservées aux réalisateurs. « “Alors, lui, c’est un baroudeur !” Combien de fois ai-je entendu vanter les mérites d’un réalisateur quand j’étais allée sur des terrains plus difficiles ? », questionne Virginie*. Quand il faut expliquer les mondes lointains, dans le temps et l’espace, les réalisatrices de documentaire redeviennent invisibles.

À suivre ce mercredi 10 mars : « Audiovisuel : une féminisation en marche ? »

Kakie ROUBAUD 

* Les prénoms ont été changés pour préserver l’anonymat demandé.

 



Source photographique : Pixabay



 

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