Plusieurs rapports – INA, CNC, SCAM, CSA… – ont récemment été publiés sur la parité, en particulier sur la situation des documentaristes dans l’audiovisuel. Si une féminisation de cette profession est en marche, le mouvement est encore jugé trop lent par le milieu.

Enquête spéciale (2e partie)
Journée internationale des droits des femmes 

La première partie de cette enquête en deux volets, parue lundi dernier, s’intéressait à la polémique récente sur le concours jugé « sexiste » d’Arte à destination des réalisatrices. Contre toute attente, les chaînes culturelles ne font pas partie des meilleures élèves pour la parité des réalisateurs et réalisatrices, contrairement aux chaînes dites « populaires ». Quelle leçon tirer des données publiées ?

Dans son livre Femmes Invisibles – comment le manque de données sur les femmes dessine un monde fait pour les hommes (First), la Britannique Caroline Criado-Perez écrit : « Quand il s’agit de l’autre moitié de l’humanité, on ne rencontre souvent que du silence. » En France, depuis que la lutte contre le sexisme a été décrétée cause nationale et que le Haut-Commissariat à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCE) fait pression sur le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) pour que les télévisions cessent de représenter un monde d’hommes fait par les hommes, les études pour quantifier la place des femmes se multiplient ainsi que les observatoires, les chartes et les tables rondes.

L’Institut national de l’audiovisuel (INA), le Centre national de la cinématographie (CNC), la Société civile des auteurs multimédias (SCAM), le Collectif 50/50, ainsi que l’association Pour les femmes dans les médias (PFDM) ont beaucoup produit sur la parité et réagi sur ces données. Il en ressort que, majoritaires dans la population, les Françaises sont minoritaires à la télévision si elles sont autrices et réalisatrices. Elles sont seulement 12 % en fiction, un peu plus dans le documentaire, représentant 37 % des inscrits à la SCAM, mais les 2/3 des adhérentes de la Gaard (Guilde des auteurs et réalisateurs de reportages et documentaires). Est-ce parce que les réalisatrices de reportages tirent les chiffres vers le haut en matière de parité ou parce que les réalisatrices de documentaires sont plus engagées ?

Moins nombreuses et plus fragiles, les femmes ont accès à des budgets inférieurs à ceux des hommes. Laëtitia Moreau, troisième femme présidente de la SCAM, le confirme en préface du précieux Rapport 2009-2019 autrices et auteurs, rendu public le 22 janvier 2020 : « Sur la répartition des droits d’auteurs par tranche de revenus et les horaires de diffusion des documentaires à la télévision, les autrices sont encore désavantagées. »

« Inconscience ou complicité ? »

« Inconscience ou complicité ? », s’interroge la SCAM. Invitée d’une table ronde sur les réalisatrices au FIPADOC de Biarritz, la directrice des documentaires de France Télévision botte en touche : si les réalisatrices ne sont pas présentes aux heures de grande écoute, « c’est parce qu’elles ne veulent pas s’emparer de l’histoire et de la science ! » Elle renvoie la balle au système éducatif. En attendant qu’elles soient « éduquées », à eux l’histoire, la science, l’investigation, la géopolitique, la découverte, le grand reportage… À elles la décoration, la consommation, le bien-être, la cuisine, l’école, la santé, le voyage culturel et les problématiques de société sur les créneaux d’après-midi ou en deuxième partie de soirée. « Les films de société sont les films qu’on laisse aux femmes, explique Catherine Alvaresse, directrice des documentaires de France Télévisions. Ce sont les films les moins chers. »

Mais la féminisation est en marche… Et le rapport Parité : bilan 2020 des engagements du CNC annonce des engagements très concrets pour accélérer le mouvement. Un budget de 15 % supplémentaire sur le compte automatique est débloqué depuis le 1er janvier 2019, le « bonus parité », lorsque les équipes de tournage et de production comptent au moins autant de femmes que d’hommes.

Les statistiques de genre dans les dossiers d’agrément sont maintenant obligatoires et, depuis le 1er janvier 2021, toutes les aides du CNC aux sociétés de production sont conditionnées à la signature d’une charte et des formations pour leurs dirigeants, en matière de prévention du harcèlement sexuel et sexiste.

« De notre côté, il faudrait éviter trois pièges, cogite Géraldine*, réalisatrice depuis vingt ans. D’abord, le piège des co-réalisations avec une autrice porteuse d’un projet à qui on impose un coréalisateur, toujours un homme, mercenaire faiseur patenté de documentaires. Ensuite, le piège de la méritocratie qui nous pousse à refuser les quotas mais à en faire deux fois plus pour ‘‘mériter’’ d’être remarquées. Enfin, le piège de la diversité, car nous sommes d’abord une majorité et le verrou de toutes les discriminations. Il faut faire sauter ce verrou central, et le reste viendra avec. »

Organisatrice de la table ronde du FIPADOC consacré aux femmes réalisatrices, la féministe populaire Bouchera Azzouz, co-présidente de l’association PFDM, dit la même chose : « Je coche toutes les cases : quartiers populaires, immigration, femme et mère de quatre gosses ! »

Aux femmes responsables de cases documentaires qui prennent les quotas et l’équation « regard d’homme/regard de femme » avec des pincettes, elle oppose un argument pragmatique. « Nous aimerions rééquilibrer les inégalités de façon mécanique, instaurer des quotas sur trois, quatre, cinq ans, et faire un bilan car la société est prête. Bien sûr qu’il faut plus d’éducation, mais va-t-on attendre deux générations, vingt à trente ans pour que ça bouge ? Les quotas, ce n’est pas LA solution, mais c’est une partie de la solution. »

Kakie ROUBAUD

* Les prénoms ont été changés pour préserver l’anonymat demandé.
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Source photographique : Pixabay



 

 

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