À l’occasion des Rencontres Cinématographiques organisées par l’ARP, les 5 et 6 novembre derniers, les professionnels ont débattu sur l’avenir du cinéma en France et en Europe. Au cœur des débats : l’importance accrue des plates-formes en ligne, la directive SMA (services de médias audiovisuels) et l’impact de la crise sanitaire sur l’industrie du cinéma. Si l’horizon paraît sombre, l’exception culturelle française n’a pas fini sa course. Et elle s’adaptera toujours pour continuer d’exister.

Les cinéastes Nicolas Bary et Radu Mihaileanu ont dirigé le débat nourri par des productrices, exploitantes et distributrices de cinéma, en première ligne face à la fermeture des cinémas, aux difficultés de tournage en contexte de crise sanitaire et à la concurrence des plates-formes. À cette occasion, Radu Mihaileanu (Va, vis et deviens, Le Concert) a rappelé le « tissu incroyable des partenaires historiques, d’industries techniques, de techniciennes et techniciens, d’ouvrières et d’ouvriers, d’actrices et d’acteurs » dont l’avenir dépend de celui du cinéma. Les salles de cinéma du monde entier sont toujours fermées. Aux États-Unis, aucun tournage n’a repris, exception faite des tournages à l’étranger. Les distributeurs français se retrouvent mis à pieds, sans possibilité d’acquérir de nouveaux films, pendant que les tournages ont repris de manière très risquée. La situation est inédite, les questions sont nombreuses.

La crise sanitaire et la crise du cinéma

L’une des conséquences directes de la crise sanitaire sur la création cinématographique est d’amputer sa capacité à produire de nouvelles œuvres. À limitation de diffusion, en France et à l’international, limitation de nouvelles productions. Nombre de créateurs de films doivent demeurer muets tandis que l’immense tissu d’emploi du cinéma se trouve pénalisé. D’une part, les financements ont baissé avec la chute des pré-achats liés à la baisse de chiffre d’affaires des chaînes de télévision ; d’autre part, les sociétés indépendantes en sont lourdement affectées, avec à la clef un risque de rachat (notamment extra-européen), de regroupement et de renforcement du monopole des grosses sociétés.

Sidonie Dumas, présidente de Gaumont et de l’API (Association des producteurs indépendants), relève que le public est heureusement toujours au rendez-vous pour venir dans les salles. L’exemple du dernier film d’Albert Dupontel, Adieu les cons, en est un exemple fabuleux « puisqu’en seulement huit jours il a enregistré plus de 700 000 entrées ». La comédie suédoise Drunk a également rencontré un vif succès. Tout ceci a été possible grâce à l’absence de blockbusters américains en salles, vécue comme un moment de répit pour le cinéma français.

Ce constat soulève nombre de questions, comme l’embouteillage des films à l’affiche qui empêche soit la durée d’exploitation, soit la rencontre avec le public. Radu Mihaileanu estime que ce mode opératoire est sans doute une erreur. Et Sidonie Dumas d’évoquer le temps d’exploitation exceptionnellement long pour Tout simplement noir, sorti en juillet, qui a permis au film de garantir un certain nombre d’entrées. La co-fondatrice de Haut et Court, Carole Scotta, cite pour sa part le succès d’Antoinette dans les Cévennes, notamment les deuxième et troisième semaines en salles. La suite, à court terme, apparaît moins propice pour les films français. Car les producteurs, faute de moyens, devront davantage être sélectifs dans le choix des nouveaux scénarios. Mais derrière ces annonces plutôt heureuses se cache le coup porté aux distributeurs, fatal pour certains.

Comment s’adapter face aux plates-formes ?

En 2019, 200 millions de personnes sont allées dans les salles de cinéma françaises. En 2020, nous sommes à moins de 80 millions. Les ventes de films à l’étranger sont suspendues et mettent à mal le travail des distributeurs. Émilie Georges, présidente de Memento Films International, évoque « la difficulté d’un tel métier dans un contexte où les distributeurs des pays étrangers n’ont ni le soutien du CNC ni celui du gouvernement, contrairement à la France ». Selon elle, « la chute des spectateurs en salle pour l’année 2020 est de 70 à 90 % selon les pays, en dehors de la France ». Une réalité qui pousse les distributeurs à s’adapter.

Autre problème : « La distribution est la pierre angulaire du financement du cinéma, le pré-achat par les chaînes passe par les distributeurs », rappelle Isabelle Madelaine qui se dit « très inquiète pour l’année prochaine sur notre capacité à produire, car il est important pour nous d’avoir le soutien des distributeurs ». Le nombre de films produits a quasiment été divisé par deux comparé à l’an dernier. Avec la fragilité des distributeurs, cela devrait se reproduire l’an prochain. Dès lors, l’inquiétude règne : « Les aides publiques, à travers la reprise et la relance, suffiront-elles à maintenir la France à la troisième place mondiale ? »

Mais ce qui inquiète davantage la profession est ce fameux article de la directive SMA, assez dangereux pour les distributeurs à l’international, et très dangereux pour le rayonnement du cinéma français en général. La France est en effet le premier pays européen à mettre en pratique la directive, dont l’article problématique concerne les plates-formes. À ce jour, le rapport du cinéma aux plates-formes numériques est toujours marqué par le conflit, à cause des deux supports opposés que chacun propose : la projection en salle et le visionnage en ligne. Ce conflit pourrait devenir un rapport de force.

Si la directive européenne SMA tend justement à faire passer les plates-formes de la concurrence au partenariat, certaines propositions alarment les professionnels du cinéma. Cet article mentionne la possibilité pour les plates-formes de devenir co-producteur, voire producteur délégué d’un film français. Les plates-formes devraient investir entre 22 et 25 % de leur chiffre d’affaires national dans la production du cinéma français. Ce que le milieu du cinéma voit comme une manière de brader l’exception culturelle française, qui a été autrefois protégée par l’Europe. Isabelle Madelaine souligne « la différence des modes de financement et d’exploitation entre l’audiovisuel et le cinéma en salles, qui subissent à travers cette directive une certaine confusion ». En dehors du marché français, le cinéma mondial risquerait de devenir entièrement dépendant de ces plates-formes et décidé par environ dix acteurs dans le monde.

Inquiétude pour l’avenir du cinéma et sa diversité

Radu Mihaileanu résume ce nouveau conflit par le danger de voir se développer « des films globalisants, assez courants sur les plates-formes, au détriment de films d’auteur ou de films provenant de la culture spécifique d’un pays ».

Le réalisateur s’alarme et croit assister à l’effondrement d’un système et d’une certaine éthique artistique. Il semblerait, selon lui, « qu’on est en train de vivre la mort des exploitants étrangers, celle des distributeurs indépendants amoureux du cinéma français, qui font face à l’agressivité des plates-formes prêtes à racheter les films. Le risque encouru est de voir les plates-formes se substituer aux distributeurs à l’étranger et devenir les ambassadeurs du cinéma français à l’étranger. On risque de creuser et d’accentuer ce phénomène, de tuer ce réseau de distributeurs étrangers et de tuer le cinéma puisque ces plates-formes auront peu à cœur de l’exploiter en salles. Et ce serait terrible. Pour la diversité et la liberté de voix. Ce risque est présent dans la transposition de la directive SMA. »

De son côté, Sidonie Dumas prédit la mort du cinéma dans quelques années si l’on ne maintient pas la distinction entre les financements pour le cinéma et ceux pour l’audiovisuel.

Louise ALMÉRAS



 

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