Ours d’or au dernier festival de Berlin, le nouveau film de Radu Jude évoque le combat d’une enseignante qui voit sa carrière et sa réputation menacées après la diffusion sur l’internet d’une vidéo érotique privée. Une œuvre résolument contemporaine, dans son intrigue comme dans son traitement moralisant.

« J’aime tellement ta bite. » L’entrée en matière se veut crue, frontale, en suivant dans les détails les jeux sexuels d’un couple, faits de paroles égrillardes et de légers travestissements, Emilia (Emi) devenant « Messalina » pour son mari Eugen, du nom de cet impératrice romaine – surnommée la « putain impériale » – qu’une attitude provocante mena à sa perte. Plaisir charnel, hypocrisie d’une société, déchéance publique, tentative de mise à mort… Dans ce seul nom de « Messaline » sont suggérés tous les enjeux du nouveau film de Radu Jude, qui a obtenu la récompense suprême lors de la dernière Berlinale.

Cette première scène est en réalité une vidéo érotique à usage privé que le couple s’amuse à tourner pendant qu’ils font l’amour, mais qui se retrouve soudain sur un site pornographique (sans qu’on n’en sache jamais la cause), à la vue de tous, à commencer par les élèves d’Emi. En nous montrant la scène, le cinéaste roumain souhaite probablement nous mettre à égalité avec tous les protagonistes de l’histoire, voire à nous confronter à notre propre réaction, au sentiment qu’elle génère en nous, à l’éventuel jugement qu’elle provoque dans notre conscience ; mais il s’agit d’un film et, à moins qu’on soit incapable de distanciation artistique, le choix m’apparaît superfétatoire, donc peu intéressant. Alors on regarde, on s’ennuie un peu – faute d’une quelconque qualité cinématographique à cette scène – et on attend la suite.

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Le film se déroule en trois parties distinctes, scandées par un écran rose, un titre et la chanson coquine « Eh Toto » de Bobby Lapointe. La première partie, intitulée « Voie sans issue », suit les pérégrinations d’Emi dans les rues de Bucarest, traversant comme une ombre la ville en plein mouvement et sur laquelle la caméra s’arrête, de manière systématique, longuement, pour en voir toute la vulgarité, même après que l’héroïne a disparu hors-champ ; ce long déplacement de la jeune femme, qui ressemble à un périple urbain, est ponctué de visites chez le fleuriste, à la directrice d’école, dans une pharmacie, une librairie, etc., et surtout d’incivilités quotidiennes et de rappels aux tragédies collectives.

L’intention de Radu Jude est assez évidente, presque scolaire si l’on voulait filer la métaphore de l’enseignement : il s’agit de remettre en perspective le « scandale » de cette vidéo pornographique dans une double dimension, horizontale avec la vie ordinaire d’un peuple, et verticale avec les rappels historiques concernant un pays marqué par les atrocités d’un Ion Antonescu et l’impitoyable dictature de Nicolae Ceaucescu – le réalisateur continue ici, à l’instar de ses films précédents, de creuser le sillon de l’histoire de la Roumanie, du totalitarisme passé au libéralisme récent.

La deuxième partie du film, intitulée « Petit dictionnaire d’anecdotes, de signes et de merveilles », affiche, étale, collige, accumule et empile tout ce qui peut nourrir la thèse du cinéaste roumain : d’un côté, les violences familiales, la maltraitance animale, l’usage intensif du plastique, les questionnements médicaux ou psychologiques, etc. ; de l’autre, Staline, Hitler, les Occidentaux avec les femmes aborigènes, les kamikazes, les défilés militaires, les images sexuelles, les compromissions de l’Église orthodoxe roumaine avec le totalitarisme, l’embrigadement des enfants…

La troisième et dernière partie du film, « Mise en pratique et insinuation (sitcom) », montre la confrontation entre Emilia, remarquablement interprétée par Katia Pascariu, et les parents d’élèves, tous habillés selon leur fonction (militaire, pilote de ligne…) ou leur milieu culturel, sous le haut-patronage de Nichifor Crainic (1889-1972), poète, journaliste et homme politique roumain, ministre de la propagande fasciste pendant la Seconde Guerre mondiale, avant de connaître la prison, puis de diriger le magazine de propagande communiste Glasul Patriei (« La voix de la patrie »).

Si la troisième scène nous offre quelques répliques savoureuses, avec trois fins possibles flirtant intentionnellement avec le loufoque, le propos du réalisateur reste quant à lui linéaire et sommaire : l’obscénité d’une vidéo pornographique, qui plus est privée, est toute relative au regard de l’Histoire roumaine et des humanités singulières présentées dans le film.

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On ne peut qu’être d’accord avec Radu Jude sur le fait que cette vidéo à caractère sexuel, ne serait-ce que parce qu’elle est privée, ne devrait même pas être considérée comme licencieuse. Le rappeler n’est pas forcément superflu, y compris pour notre société française qui n’échappe pas à la moraline injectée à hautes doses, jusqu’à livrer en pâture – à travers les médias et les réseaux sociaux – des personnalités publiques pour des faits privés ne relevant à aucun moment de la loi. On peut penser à Benjamin Griveaux hier, à Mgr Michel Aupetit plus récemment…

Vient ensuite le traitement du fait par le réalisateur… Pour sortir du jugement moral, il existe deux voies qu’on pourrait grossièrement résumer ainsi : soit on va au bout de son personnage, en déployant une forme d’intériorité qui ne se réduit pas à un acte mais étreint les désirs, les faiblesses, les élans et les doutes ; soit on s’écarte de l’humanité concrète du personnage pour comparer les situations, en montrant que l’immoralité est partout, que le monde est hypocrite, etc. Si la première voie est pleinement artistique, la seconde est périlleuse, car l’on peut facilement tomber dans le travers des juges universels, qu’ils officient derrière une caméra, sur les bancs d’une assemblée nationale ou devant un écran d’ordinateur.

Avec ce film, Radu Jude appartient à la seconde catégorie. La première partie de son film nous montre la vulgarité journalière, les insultes échangées, le racisme latent dans certains propos, etc. La deuxième partie m’apparaît comme pire encore, parce qu’elle consiste en un catalogue arbitraire de faits rassemblés et amalgamés pour servir une thèse proche de la doxa d’un grand-prêtre de l’ordre moral. D’aucuns trouveront ça peut-être génial sur la forme ; j’y vois pour ma part une marque de facilité, voire de paresse intellectuelle.

Actualité oblige, le visionnage de ce film coïncide pour moi avec la lecture du Suicide français d’Éric Zemmour, essai que j’ai abandonné au bout d’une quarantaine de pages pour différentes raisons, dont une n’est pas sans lien avec le problème que pose Bad luck banging or loony porn : le candidat à la présidentielle française convoque tous les faits susceptibles de corroborer une thèse préexistante ; il les fait entrer, en les forçant parfois, dans sa colonne vertébrale de pensée, ne laissant pas de place à la complexité historique et culturelle.

Une fois qu’on a compris le discours, perçu l’opinion, désossé la théorie ou disséqué le prêche, la becquée nous a définitivement été donnée ; il ne nous reste hélas plus rien à mâcher. Il ne nous est pas offert d’arrière-pays à contempler, à parcourir, à labourer, où s’attarder. Il y a ainsi une forme d’irréfragable limite dans ce procédé, qu’on peut comprendre d’un essayiste, d’un idéologue, d’un juge de la société ou d’un prédicateur de la moralité, mais pas d’un authentique artiste, qui ne devrait pas d’abord présenter une doctrine binaire, historique ou sociologique, mais offrir une œuvre susceptible de nous faire grandir en humanité.

Pierre GELIN-MONASTIER



Radu Jude, Bad luck banging or loony porn, Roumanie – Luxembourg – République tchèque – Croatie, 2021, 106mn

Sortie : 15 décembre 2021
Genre : drame
Classification : interdit aux moins de 16 ans avec avertissement

Avec Katia Pascariu, Claudia Ieremia, Olimpia Mălai, Nicodim Ungureanu, Alexandru Potocean, Andi Vasluianu
Scénario : Radu Jude
Image : Marius Panduru
Son : Hrvoje Radnic
Musique : Jura Ferina, Pavao Miholjević
Montage : Cătălin Cristuțiu

Production : microFILM Romania
Coproduction : Paul Thiltges Distributions (Luxembourg), endorfilm (République tchèque), Kinorama (Croatie)
Distribution : Météore Films

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