Les Magasins généraux de Pantin, le long du canal de l’Ourcq, accueille la deuxième édition de BAN, exposition qui mêle la photographie professionnelle aux textes et photographies de jeunes du Red Stard Lab, laboratoire artistique et culturel du club de football de Saint-Ouen. À voir jusqu’au 16 août.

À l’automne dernier avait lieu à l’Orfèvrerie de Saint-Denis une première exposition photographique intitulée BAN, réunissant une douzaine de photographes professionnels et des jeunes du Red Star Lab, un laboratoire artistique et culturel lié au club de football de Saint-Ouen, qui existe depuis douze ans. Le principe est autant atypique qu’unique en France : il s’agit d’initier les jeunes sportifs licenciés, par des ateliers, à l’expression artistique sous diverses formes, en l’occurrence ici par la photographie et l’écriture.

Art, société et territoire

C’est cette complémentarité entre l’art, le social et le territoire qui a précisément séduit l’équipe artistique des Magasins généraux. « Lors de la première présentation de l’exposition à l’Orfèvrerie, nous avons été frappés et touchés par les liens qui avaient été créés par Marie Benaych, Henrike Stahl et Romain Bitton entre les photographes présentés et les jeunes du Red Star, donc entre la photographie et l’écriture », explique Keimis Henni, co-directeur artistique des Magasins généraux, à l’occasion de la réouverture du lieu, le 12 juin dernier. « Nous avons à cœur de défendre la création émergente dans tous ses champs, et pas seulement les arts visuels », poursuit Anna Labouze, co-directrice artistique du lieu, et de porter « des sujets de société qui sont très présents et essentiels, avec l’idée de motiver des liens entre les artistes, la création et la société ».

Un second volet a ainsi été conçu, associant douze photographes et les jeunes du Red Star Lab. Ouverte dans la matinée du 14 mars mais hélas fermée le soir même, en raison de la progression de l’épidémie de la Covid-19, l’exposition vient enfin de rouvrir ses portes. Dans la grande salle de ce gigantesque entrepôt conçu dans les années 1930, rythmée par les piliers de béton et encadrée par les structures métalliques, les photographies sont suspendues de manière brute, donnant un caractère naturel et sauvage à l’ensemble.

De Ouagadougou à Blackpool

Ce sont les banlieues du monde qui se donnent soudain rendez-vous, ces lieux de vitalité et d’oubli, de misère et d’énergie, de dénigrement et d’espoir. Nous plongeons avec émerveillement dans les photographies aux atmosphères latéritiques d’Aurélien Gillier, qui s’attache à saisir le lien entre l’homme et le cheval, doublement présent sur les armoiries du Burkina Faso, dans le cadre des courses hippiques qui se déroulent dans ce qui est appelé l’hippodrome de Ouagadougou et qui n’est en réalité, selon les mots de l’artiste lui-même, « qu’une piste de 1 400 mètres, un espace sans cesse contesté ».

Nous nous laissons parcourir d’un souffle froid à la vue de la série que consacre Léo d’Oriano à Blackpool, cette ville côtière du nord-ouest de l’Angleterre qui connut un siècle de richesse comme station balnéaire privilégiée, avant de peu à peu sombrer dans l’oubli, le chômage, la misère. Il faut prendre le temps de regarder cette image terrible de cette femme seule dans une salle des fêtes, le micro à la main, le corps engoncé dans une tenue moulante et clinquante, parée de vernis et de quincaillerie, les deux bras à demi-levés comme pour se redonner un semblant d’énergie, mais dont le regard triste et tourné vers sa gauche ne reflète que désillusion, désenchantement et peut-être même un soupçon de rancœur, à la vue de cet amas de rêves abandonnés comme une peau morte derrière soi.

Mettre fin à une subordination centralisée

Il faudrait mentionner un à un chacun des photographes, non que nous soyons conquis par tout ce qui nous est montré, mais pour exprimer la richesse d’une exposition qui souhaite offrir un regard sur ce qui est mis au ban de la norme, à l’écart de l’attention, en bordure du cœur, en ban-lieue de la vie. Henrike Stahl, photographe et commissaire de l’exposition, exprime parfaitement ce que le vocable « banlieue » porte de condamnation, voire d’esclavage, car ne définissant « l’espace que dans sa subordination à un autre ». La photographie se pense comme un pas vers la libération, permettant d’exprimer d’autres réalités.

Henrike Stahl, dans sa belle série intitulée “Mon Roi, ma Reine”, nous donne à voir des visages, des portraits, autres que ceux que l’on se plaît à déformer et amplifier dans certains milieux et certains médias (non dans tous, loin s’en faut, quoi qu’en dise parfois la banlieue elle-même, au risque de tomber dans une victimisation systématique). Cette libération prend également la forme de photographies et de textes écrits par les jeunes du Red Star Lab. Un coin de la grande salle présente leur travail visuel, tandis que leurs textes, écrits lors d’ateliers en réponse à des photographies sélectionnées pour l’exposition, sont déposés par terre, devant le cliché inspirateur.

Ce qui fait que nous sommes là

Si la qualité est évidemment variable, certains ne pâlissent pas de la comparaison – jusque dans la versification et la ponctuation – avec bien des textes poétiques et théâtraux officiellement imprimés par de grandes maisons d’éditions. Ainsi Brenton Claquin, qui écrit : « Je n’ai plus de temps avec vous, atteint d’un cancer il me reste peu de temps avant de tenter de changer car je suis attendu sous terre pour me vider de tous ces airs. »

Et encore :

« Cesser de penser est la clé.
Rester forte me permet de garder la notion de la vie.
L’eau coule par le ruisseau de ma vue, et me permet d’évacuer toute cette tristesse
. »

Ou encore Bichara Ali, dont je cite le texte intégral intitulé “Mon histoire” :

« Solitude, tristesse, quiétude,
Ce sont ces mots qui définissent
mon enfance, ma personne
La peur, la crainte, la résignation,
C’est ce que je ressentais en regardant toutes mes idoles à la télé habillées en Gucci et Fendi de la tête aux pieds,
Je m’obstinais et me répétais
Moi aussi Moi aussi ! Je serai comme eux,
je sortirai de ce taudis et habiterai dans une immense maison faite de marbre.
Et je mettrai ma famille au chaud dans une île aux Bahamas.
Ça fait vingt ans maintenant et
Je me dis que c’est tout ça
Qui fait que je suis là. »

La crise sanitaire ayant reporté à l’été 2021 la saison culturelle sur la transition environnementale et sociale, l’exposition “BAN  Vol. 2” sera visible jusqu’au 16 août 2020.

Pierre MONASTIER

Magasins généraux de Pantin
1, rue de l’ancien canal
Métro : Église de Pantin (ligne 5)
Horaires : les samedi et dimanche de 14h à 20h
Entrée gratuite et sans réservation

Artistes présentés : Tabatini/Alcaide, Louisa Ben, Marvin Bonheur, Lucien Courtine, Léo D’Oriano, Aurélien Gillier, Valérie Kaczynski, Antoine Massari, Anton Renborg, Henrike Stahl, Adrien Vautier et les jeunes du Red Star Lab
Commissaires : Marie Benaych, Henrike Stahl et les jeunes du Red Star Lab.
Production : Romain Bitton et Marie Benaych

BAN Magasins généraux à Pantin (crédits Pierre Monastier)

 



Crédits photographiques : Pierre Monastier



 

 

 

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