Trans-identité, immigration, désir sensuel, sénilité physique, peurs sociales, non-dits, etc. Dans son nouveau film, Isabel Sandoval voit large, très large… À vouloir trop embrasser, certaines problématiques ne sont qu’esquissées, au risque de perdre le délicat et subtil équilibre.

Synopsis – Olivia, femme trans et immigrée clandestine, travaille comme soignante auprès d’Olga, une grand-mère russe ashkénaze de Brighton Beach à Brooklyn. Fragilisée par sa situation d’immigrante philippine, elle paie secrètement un Américain pour organiser un mariage blanc. Alors que celui-ci se rétracte, elle rencontre Alex, le petit fils d’Olga, avec qui elle ose enfin vivre une véritable histoire d’amour…

Désir et peur : les deux facettes d’un même visage

Dans l’Amérique de Trump, quelle peut être la situation d’une immigrée clandestine, transgenre de surcroît ? Tel pourrait être le fil conducteur apparent de ce film qui mêle et démêle quantité de problématiques en moins d’une heure et demie de temps. Mais il y a aussi la question de l’identité, du désir, de la sénilité… Au centre de toutes ces problématiques, il y a surtout la question de la relation, comme nous allons le voir.

Isabel Sandoval voit grand alors que, paradoxalement, son film privilégie formellement la sobriété et le minimalisme. Nous retrouvons la Coney Island de James Gray, sans pour autant retrouver l’atmosphère si singulière de ce quartier ; l’action pourrait tout aussi bien être à Williamsburgh, Flatbush ou Bay Ridge. La réalisatrice exploite en revanche parfaitement le contraste entre la ville animée et le silencieux appartement d’Olga, qui apparaît comme un antre, une tanière aux couloirs serrés dans laquelle Olivia cherche à se cacher des services d’immigration.

Le désir et la peur sont les deux facettes du miroir de celle qui est née dans un corps d’homme mais qui se ressent comme femme, jusqu’à avoir subi des opérations pour modifier son apparence. Filmée en gros plan, nous suivons les marques de ce désir et de cette peur sur les traits du visage de l’héroïne, tantôt dans une scène à la fois pudique et sensuelle (l’équilibre n’est jamais facile) de masturbation, tantôt lorsqu’elle assiste à un contrôle policier sur autrui.

Sa relation avec Alex joue de ce désir et de cette peur. Si les deux amants connaissent rapidement l’expérience charnelle de la rencontre, il demeure un non-dit qu’Olivia n’ose résoudre, de peur de se voir rejetée. Lorsqu’Alex découvre fortuitement son secret, il joue sur sa peur, non sans cruauté. La réalisatrice, qui incarne également le personnage principal, prend hélas clairement position pour Olivia, quand son film trouvait un subtil équilibre jusqu’alors.

Comprendre la différence : une nécessité dans les deux sens

C’est qu’Isabel Sandoval est elle-même immigrée transgenre et connaît donc la souffrance qu’engendre pareille situation. Elle regarde son identité et les relations au prisme de ce qu’elle ressent, peinant peut-être, faute de recul, à comprendre la variation des points de vue d’autrui, autres que ceux qui consistent à accepter ou à refuser sans réfléchir pareille réalité.

Il va de soi que la réalisatrice ne serait pas d’accord avec ce constat ; il est pourtant celui que nous faisons lorsque l’on voit que le mensonge par omission d’Olivia est relativisé par rapport à l’inhumanité temporaire d’Alex qui, sa confiance trahie, s’estime (à raison selon nous) trompé. Rien ne justifie évidemment son acte terrible, mais son cheminement vers l’acceptation – héroïque, disons-le, car rares sont ceux qui en seraient probablement capables – de la situation nous semble porteur d’une beauté que le mutisme d’Olivia ne communique jamais.

L’idée n’est pas ici de valoriser Alex au détriment d’Olivia, dont on comprend la décision finale, mais de bien montrer que l’affection de la réalisatrice va non seulement vers le personnage le plus vulnérable, parce que vulnérable, mais également vers celui qui lui ressemble. Les artistes se plaisent à dénoncer l’incompréhension, voire le rejet de la différence, du haut de leur sensibilité artistique, mais cette incompréhension de la perception d’autrui affleure souvent à même les œuvres, à l’insu de leurs auteurs eux-mêmes. L’originalité est qu’elle vient ici d’une personne appartenant à une minorité qui dénonce précisément ce travers chez l’autre.

Une rencontre avortée

Il y a au fond comme une contradiction dans le film, qui pourrait expliquer l’écueil que nous venons de relever : Isabel Sandoval montre bien qu’un changement de sexe ne saurait être du même ordre qu’une modification de couleur de cheveux et, dans le même temps, elle semble vouloir banaliser le fait d’être transgenre. Si elle est en droit de trouver ça normal pour elle-même, elle ne peut considérer de facto que cela l’est pour l’autre dans le cadre d’une relation, a fortiori pour un homme qui se prend d’amour pour elle.

Comment concevoir un amour authentique sans vérité ? Il ne peut y avoir de don à l’autre sans le plein consentement de celui-ci, sous peine que cette relation ne soit en réalité qu’un simulacre de réciprocité. Le changement de sexe est très loin d’être secondaire dans la relation ; le reconnaître n’est pas synonyme de transphobie, mais au contraire au principe de la reconnaissance d’une blessure originelle (celle d’être né dans un corps qui ne correspond pas à ce que l’on ressent), d’une démarche personnelle (celle de changer de sexe) et d’une volonté de chercher le juste rapport à la personne, à son histoire peut-être douloureuse, à son présent peut-être balbutiant. Parce que les problématiques sont trop rapidement esquissées, ce point crucial n’est ainsi pas montré dans ce film qui regorge de qualités par ailleurs.

Tout invite cinématographiquement à la rencontre entre ces deux êtres, mais cette rencontre n’a finalement jamais lieu, au-delà du désir sexuel d’Olivia et de la tendresse protectrice d’Alex. Car il n’y a pas de dépassement réciproque, de pardon mutuel. Isabel Sandoval rend parfaitement ce va-et-vient de l’intime, à travers une esthétique sépia, des gros plans qui donnent la primauté au visage, véritable porte d’entrée à l’intimité, des jeux d’acteurs tout en délicatesse, ou encore toutes les scènes avec la grand-mère, incarnée avec une grande justesse par Lynn Cohen. Les vignettes sur ce qu’est l’accompagnement d’une personne en situation de sénilité sont remarquables, notamment celle qui oppose Olga à son petit-fils au lendemain d’une biture de ce dernier. On regrette presque de la perdre de vue au cours du film, tant elle incarnait ce tiers qui permettait à la relation entre Olivia et Alex de respirer. Son éloignement du centre de l’intrigue est peut-être la clef de l’œuvre…

Pierre MONASTIER et Pauline ANGOT

 



Isabel Sandoval, Brooklyn Secret, Philippines, 2019, 90mn

Sortie cinéma : 1er juillet 2020
Genre : drame

Avec Isabel Sandoval, Eamon Farren, Ivory Aquino, PJ Boudousqué, Lev Gorn, Lynn Cohen
Scénario : Isabel Sandoval
Image : Isaac Banks
Son et mixage : Albert Michael M. Idioma
Montage : Isabel Sandoval
Musique : Teresa Barrozo
Costumes : Clint Ramos

Producteurs : Jhett Tolentino, Carlo Velayo, Darlene Catly Malimas, Isabel Sandoval
Production : Lingua Franca LLC
Distribution : JHR Films
Presse : Makna

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