CRITIQUE – Dans son nouveau film, Eché Janga nous plonge dans le combat intérieur d’une jeune fille de 11 ans, dont la libération passe par l’apprivoisement avec la mort. Une quête humaine et spirituelle, raisonnable et mystique, inscrite dans le cœur de l’île de Curaçao et servie par des comédiens excellents.

Synopsis – Kenza, onze ans, vit sur l’île de Curaçao avec son père et son grand-père, deux hommes que tout oppose. Entre modernité et respect des traditions spirituelles ancestrales, la jeune fille tente de faire le deuil de sa mère qu’elle n’a jamais connue et de trouver son propre chemin.

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Au commencement était la mort. À l’achèvement était toujours la mort. Entre ces deux points, un arc vital se tend, fait de rationalité et de mystère, d’enracinement et de vent. « La mort est toujours là. Celui qui ne détourne pas le regard apprend à vivre avec. Il se sent libre. Libre, comme le vent. »

Ces mots, dans la bouche de la petite Kenza, sont à la fois d’une totale banalité – quel grand écrivain ne l’a pas déjà dit, dans un style autrement plus vibrant ? – et d’une profonde vérité, comme seules savent l’être les tautologies de notre quotidien. Ils raclent notre être jusqu’à l’os, émondant nos formes artificielles pour en retrouver le squelette, l’aride carcasse et les nerfs évidés. L’apprentissage de la mort au cœur même de notre mourir quotidien – car sitôt que nous naissons, nous sommes vivants et mourants – s’est brusquement mué en une langue morte, ancestrale, mythologique, sous le sourire narquois d’une modernité imbue d’elle-même, dont nous sommes les incarnations singulières, précaires et pitoyables.

Car si la langue paraît morte, les braises qu’elle abrite n’en finissent plus de nous brûler. Un simple battement ailes à Wuhan n’a-t-il pas fait s’effondrer sur nous-mêmes nos certitudes, de même que nous avons inhumé nos libertés dans la fosse des peurs millénaires et des asservissements politiques ? On appelle ça l’effet Pangolin.

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Ainsi de la foi de Weljo (Felix de Rooy), grand-père de la petite Kenza, qui connaît encore les formulations d’antan, la voie des esprits et des ancêtres, le papamiento séculaire et l’arbre ferrugineux du présent. Ainsi du désespoir d’Ouira (Everon Jackson Hooi), gardien d’un ordre extérieur pour ne pas avoir à affronter le tohu-bohu intime, jailli comme un rugissement au lendemain de la mort de sa femme, le laissant seul avec sa petite fille. Kenza n’a pas connu sa mère, avec laquelle elle communique, avec laquelle elle se cherche un lien à défaut d’avoir pu croiser son regard.

« Elles n’ont jamais eu la chance de se regarder dans les yeux, répond le père à l’institutrice qui suggère qu’il manque une mère à la pré-adolescente. Ce que l’on n’a pas connu ne peut nous manquer. » Une parole tranchante, qui vient heurter Kenza par-delà les murs et creuser une blessure en attente de consolation. Quel chemin emprunter ? Nous connaissons les voies qui mènent à la mort, mais comment trouver le passage qui conduit vers celle qui a nous définitivement précédés ? Foi et raison s’entremêlent dans cette décharge où vivent ce résidu familial composé de trois générations réduites à des êtres isolés.

Revivant les exodes et les libérations durement conquises par ses aïeux, Kenza (merveilleusement interprétée par Tiara Richards) embrasse les réalités visibles et invisibles, glissant imperceptiblement de la communication à la communion. Elle nous dévoile que la rationalité n’est pas ce qu’il y a de plus raisonnable face à l’abîme de notre finitude. « Pourquoi y a-t-il quelque chose et non pas un vide, un vide infini ? », chantonne Weljo, reprenant une interrogation existentielle, métaphysique, qui dépasse largement les frontières du petit État autonome du royaume des Pays-Bas. Certains ont saisi ce questionnement de toute leur intelligence philosophique quand d’autres l’ont déclaré caduque, invalide, sans réponse donc sans raison d’être.

Mais Kenza, elle, la vit de toute sa chair de jeune femme en pleine transformation physique, humaine et spirituelle. Elle est, à part entière, une île sous le vent de la liberté à laquelle elle aspire. Elle nous prouve dans son corps fragile et volontaire qu’il y a plus de sens à embrasser la question de la mort, et donc à étreindre ce qui fait l’essence même de la vie, plutôt qu’à se noyer dans les certitudes mondaines, faites d’explications scientifiques, de convictions médicales, d’hygiénisme social, de logique terraquée. Il y a plus de sens, de joie et de vitalité à danser au bord des falaises du Christoffelpark que de crever entre les murs prophylactiques d’une geôle pour vieillards moribonds.

« Le poisson volant ne peut se noyer », chante encore Weljo, accompagné cette fois de Kenza. Les vérités visibles et invisibles sont souvent paradoxales, embrassant la mer et le ciel : notre liberté ne peut réellement naître que de notre confrontation à la limite, à la fin, à la mort.

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Pour son second long-métrage, Eché Janga nous offre cette belle ouverture, sans jamais l’assumer jusqu’au bout, faisant parfois de la spiritualité un mysticisme ancestral, face à la rationalité vaine de notre temps. Mais il y a un au-delà du folklore qu’il dessine néanmoins, ne cédant jamais à la facilité d’enfermer les situations qu’il met en scène dans une conception uniforme, nécessairement étriquée.

Il faut dire que les paysages de Curaçao s’y prêtent. Nous sommes loin de la capitale, Willemstad, de son architecture coloniale et de ses fameuses maisons sagement colorées. Le cinéaste nous emmène au Nord-Est de l’île, dans la province de Bandabou, qui s’étend de Grote Berg à Wespunt et dont le poumon naturel, bordé par l’océan, est le Christoffelpark.

Là où un Stefan Brijs – pour rester dans le monde artistique néerlandais – choisissait, dans Taxi Curaçao, la ville de Barber (dans la même province de Bandabou) et se concentrait sur des problématiques essentiellement sociales, Eché Janga met en miroir la terre immémoriale et la circonspection contemporaine dans le cœur d’une presque jeune fille. Un choix particulièrement judicieux et riche de sens.

Pierre GELIN-MONASTIER



Eché Janga, Buladó, Pays-Bas – Curaçao, 2020, 86mn

Sortie : 9 février 2022
Genre : drame
Classification : tous publics

Avec Tiara Richards, Felix de Rooy, Everon Jackson Hooi
Scénario : Eché Janga, Esther Duysker
Image : Gregg Telussa
Son : non renseigné
Musique : Christiaan Verbeek
Montage : Pelle Asselbergs

Production : Keplerfilm (Derk-Jan Warrink, Koji Nelissen)
Distribution : Les Films du Préau

 

Tiara Richards Bulado.



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