Scénaristes et auteurs, comment accrocher l’auditoire avec votre histoire ? Le Grand Art de capter l’attention sans vulgarité repose sur trois piliers majeurs, trois fondements solides, trois règles d’or qu’une véritable histoire ne saurait oublier.

L’air de rien

Allons tout de suite au plus difficile : comment accrocher l’auditoire avec votre histoire ? Alors d’abord, une petite remarque, comme ça, en passant, l’air de rien. Tout le monde est bien d’accord sur le fait qu’une bonne histoire commence par capter l’attention ? Je n’en suis pas si certain, à voir le nombre de productions audiovisuelles, théâtrales, etc., qui se fichent éperdument de cette étape apparemment évidente mais qui demande tout de même une vertu pas piquée des vers, et point si fréquente que cela : aimer son public, lui vouloir du bien, chercher son oreille, vouloir se faire entendre. Ceux qui, si certains qu’ils sont d’exister au-delà de tout auditoire possible, déroulent leur topo sans même se poser la question de leur public risquent fort de se trouver bien seuls devant leur miroir à se raconter des histoires pour eux-mêmes. Ils racontent à la hussarde, sans consentement, ni préliminaires, à la vas-y comme je te pousse.

Mais voilà. Il y a donc ceux qui ne s’intéressent pas du tout à éveiller l’attention dans une histoire, n’ayant d’amour que pour eux-mêmes. Il y a, tout aux antipodes, l’armée de ceux qui tueraient père et mère pour trois secondes d’attention : titres dramatiques, images sidérantes, tout est bon pour la « pute-à-clic » (c’est l’expression consacrée, hein, merci de ne pas tirer sur le pianiste) qui fait une potion magique avec les bas instincts, les émotions faciles ou la confusion des sentiments. Bruno Patino, dans un ouvrage traduit en plusieurs langues, La civilisation du poisson rouge, a parfaitement mis à terre ces vulgarités du récit numérique : cela suffit cette manière de créer des bulles d’attention vides de sens, vides d’histoire réelle, juste faites pour voler quelques instants de vidéo vue à des cerveaux sur-sollicités en tous sens. Gérald Bronner, dans son Apocalypse cognitive, donne la réplique pour un concert à l’unisson : ras-le-bol de ces manières de nous scotcher avec du vide.

C’est qu’entre le degré zéro de la narration de ceux qui ne veulent pas éveiller le désir, et la saturation obsessionnelle du récit par les trucs à deux balles – il y a un large espace, curieusement peu fréquenté, pour ceux qui veulent capter l’attention de leur public sans vulgarité et avec un grand art. Tout bonne et toute vraie histoire devrait commencer dans cette zone-là, où l’émetteur et le récepteur ont un désir réciproque.

Le Grand Art de capter l’attention sans vulgarité repose, selon tous les experts, sur trois piliers majeurs. Trois fondements solides. Trois règles d’or qu’une véritable histoire ne saurait oublier : l’enjeu, l’incarnation et l’incertitude. Au simple énoncé, on est loin du flesh ‘n blood, d’eros et de thanatos, du pathos et du gras double. On voit bien que ce n’est pas par le bas ventre qu’une bonne histoire prend l’attention, mais par les cheveux, par le haut, là où il y a de l’esprit.

Premier pilier, l’enjeu. Une histoire retient mon attention quand elle donne du sens. Peu importe à quoi : à ma vie, à la vie d’un individu, à la société dans laquelle je vis, à un événement… Dès qu’un récit donne de la portée, c’est-à-dire qu’il trace une ligne d’horizon qui va d’ici à là-bas, de maintenant à plus tard, il mérite le nom de bonne histoire. Un récit autocentré, qui va de l’auteur à l’auteur, ou qui ressasse du connu, n’a rien qui puisse plaire ni capter l’attention. Un récit doit prendre par la main et entraîner quelque part. Il y a un cap.

Second pilier, l’incarnation. Les personnages doivent être forts dès le départ, soit par l’acteur qui les porte, soit par leur « character » comme le dit si bien la langue anglaise. Si le récit n’est pas porté par un véhicule costaud, de vrais personnages, il s’effondre aussitôt qu’il a commencé. Les silhouettes pâlottes dans le brouillard ne servent pas le récit, à quoi il faut au contraire des postures bien nettes, reconnaissables. Pas au point de verser dans la caricature. Mais bien au point de représenter ces « idéaux-types » dont parlait le grand philosophe Max Scheler. Une bonne histoire repose sur des « types » identifiables et bien trempés.

Troisième pilier, le plus difficile : un récit qui commence bien est un récit dont on veut savoir la fin, tout de suite. Il crée du temps, il crée du vide, il crée ce moment de suspens entre le certain et l’inconnu qu’on nomme le suspense. Un bon récit est une action qui fait de grands trous dans le déroulé : ce qu’on appelle le drame, ce moteur du récit. Le danger, le risque, l’incertain doivent apparaître tout de suite et pas après : on devient attentif à ce qui contrarie notre désir d’achèvement, à ce qui vient contrarier l’accomplissement. Il faut toujours un peu de mort dans un récit ; le vieux Hegel l’avait bien compris, qui en avait fait sa règle dialectique.

Capter l’attention c’est donc à la fois entraîner quelque part, susciter l’attachement par l’incarnation, et empêcher toute certitude sur l’issue. Le sens. L’idéal-type. Le temps. Bien raconter c’est éveiller, dans l’esprit – et non pas dans les basses-tripes – de l’auditoire, les plus hautes vertus qui soient, celles de rêver et d’espérer.

Mais nous tournons autour du pot. Qu’est-ce donc qu’une intrigue efficace ? Réponse au prochain épisode…

Emmanuel TOURPE

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Emmanuel Tourpe, 50 ans et père de 4 enfants, est le directeur de la programmation TV / numérique de la chaîne culturelle Arte. Il a occupé les mêmes fonctions, ainsi que celles de responsable des Études, à la RTBF pendant presque 20 ans. Docteur habilité en philosophie, il est l’auteur d’un grand nombre d’ouvrages et d’articles scientifiques. Il est également un conférencier international. Il exerce également des fonctions de conseil en communication, management et stratégie. Il tient une chronique bimensuelle dans Profession Audio|Visuel depuis octobre 2020.


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