La Beauté du monde, nouveau film de l’iconoclaste réalisatrice, nous entraîne dans le monde des soldats victimes de syndromes post-traumatiques. Un sujet sensible et original pour ce film rempli d’une belle humanité et d’un excès d’idéalisme.

« Des fois, je fais ce rêve étrange… Il y a un village qui a été attaqué. Il y a des hommes qui supplient la mort, ils ont peur d’elle, ils lèvent la main vers le ciel. Je vais vers eux et je leur dis qu’il n’y a plus de Dieu, nulle part, que cette nuit est éternelle… C’est la dernière nuit du monde. Il y avait cette maison, une case faite de pierres. Il y avait cette femme, elle était allongée sur un drap blanc, elle avait une médaille de la Vierge ; elle m’a regardé, elle avait des mouches qui volaient sur son visage… Elle m’a dit qu’elle a vu la beauté du monde et la guerre qui la ronge. »

Je dois reconnaître que Cheyenne-Marie Carron force mon admiration à chacun de ses films, non pour ses œuvres comme telles, mais en raison de ses thématiques et ses partis pris. Combien de cinéastes portent en eux une telle originalité dans le paysage cinématographique français actuel ? Dans le documentaire, secteur qui m’apparaît particulièrement créatif aujourd’hui, il existe de remarquables artistes indépendants. Mais dans le domaine de la fiction, qui nécessite souvent des budgets conséquents, les réels auteurs se font rares. Et dès lors qu’on s’intéresse à la fibre réaliste et sociale, le vide se fait plus évident – il y a évidemment quelques exceptions, tel Bruno Dumont.

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La Beauté du monde s’inscrit dans le prolongement des films précédents de la réalisatrice, formant en un sens un triptyque avec Jeunesse aux cœurs ardents (2017), qui évoque le parcours d’un jeune homme jusqu’à son engagement dans la Légion, et Le Soleil reviendra (2020), qui s’intéresse à ces femmes dont les conjoints sont au front, et plus particulièrement à une jeune fiancée, enceinte de sept mois, tandis que son amoureux combat en Afghanistan.

L’amoureux, soldat blessé, du précédent film et le légionnaire traumatisé de La Beauté du monde sont incarnés par un seul et même acteur, François Pouron, qui signe sa cinquième collaboration avec Cheyenne-Marie Carron. On se souvient également de sa solaire interprétation de Paul, dans Le Corps Sauvage, homme des bois en prise directe, charnelle, avec la nature. Formidable comédien, François Pouron déploie de nouvelles facettes de son talent, portant le film de bout en bout, lui donnant du relief et de précieuses aspérités, y compris lorsque les scènes sont moins bien écrites ou que le propos se lisse.

Roman, marié et père d’un petit garçon, revient du Mali, traumatisé par un fait de guerre : un engin explosif improvisé (IED) a tué plusieurs de ses camarades au cours d’une mission. Incapable de communiquer avec Clara, sa femme, il fuit loin de sa famille, avant de progressivement affronter sa tumultueuse réalité intérieure, faite de honte et d’angoisse, au fil des rencontres et de la thérapie mise en place par l’armée.

Le premier tiers du film peine à nous embarquer, en raison d’un manque étonnant de crédibilité des acteurs lors des scènes de couple, et en dépit de quelques belles trouvailles soulignant le décalage entre l’homme qui essaie de survivre à ses souvenirs et la femme qui met au centre son couple. Mais dès lors que Roman gagne les montagnes, un nouvel horizon s’ouvre. Le moment, plus symbolique que réaliste, où il hurle – offrant son torse nu aux morsures du froid et à la flagellation neigeuse – les prénoms de ses camarades tombés opère un basculement. François Pouron peut enfin donner la pleine dimension à son personnage, pétri par la colère, l’humiliation, l’hébétude, l’incompréhension et les larmes.

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Il est étonnant, pour nous béotiens férus d’individualisme à la sauce contemporaine, que son acceptation d’une thérapie passe par l’obéissance : le suivi du traitement se situe à l’intérieur du lien de subordination, en obéissance à son capitaine (on apprend à la fin du film que le traumatisme n’est reconnu comme blessure de guerre qu’en 1992 et qu’il faut attendre 2009 pour qu’un premier dispositif de soutien psychologique existe).

Cette vision de l’armée apparaît presque contre-culturelle, par rapport à tout ce que notre société promeut d’une part, et tout ce qu’elle donne à voir de l’institution militaire d’autre part. L’obéissance n’est pas ici synonyme d’infantilisation ni d’instrumentalisation. On en prend la mesure avec la scène des témoignages sur les horreurs de la guerre, qui rassemble de véritables soldats blessés racontant leur expérience (une autre similitude avec Le Soleil reviendra, qui faisait intervenir de vraies femmes de militaires).

Tous ont vécu une brisure intime qui les rugine jusque dans leur capacité à être en relation avec ceux qui formaient jusqu’alors leur sanctuaire singulier. La culpabilité devient une voix d’auto-séquestration, une voie mortelle. Comment retrouver le chemin d’un quotidien avec ceux qui n’ont pas vécu pareille traumatisme ? La question était déjà (très bien) posée par le grand romancier Aharon Appelfeld. Même si la prise en charge médicale souffre de quelques longueurs, au risque de diluer la portée métaphysique qu’une telle souffrance induit, Cheyenne-Marie Caron a le mérite de dévoiler la blessure de guerre invisible qui, comme toute maladie psychique qui ne soit pas, a longtemps été considérée comme « honteuse ».

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Je dois reconnaître qu’un tel visage de l’armée fait du bien, prisonnier que nous sommes de visions extrêmement simplistes et opposées, façonnées par les slogans, entre ceux qui ne parlent que de violences policières et de crimes de guerre et ceux qui glorifient systématiquement l’engagement militaire, voire la guerre et ce qui en découle.

C’est bien en ce sens que Cheyenne-Marie Carron est une réalisatrice atypique, courageuse, singulière, car elle assume d’emblée la critique qu’on ne manquera pas de lui faire : l’armée devient sous son regard une famille idéale – quand celle de chair s’effrite de toutes parts – au sein de laquelle chaque personnage est une merveille de perfection, du capitaine au médecin chef, de la psychiatre à l’infirmière, des camarades de régiment aux autres victimes de traumatisme.

Si la réalisatrice a le mérite de nous donner à voir une réalité cachée de l’armée, elle la scelle dans un monde féérique où aucune relation humaine n’est complexe, douloureuse, incertaine, obscure, conflictuelle. Nous voici dans le meilleur des mondes, l’armée, avec le meilleur des hommes et des femmes, étreignant avec ferveur la devise du légionnaire au service de la France : « honneur et fidélité ». Deux mots précieux, certes, mais qui forment hélas bien plus souvent – dans notre quotidien – une finalité à atteindre qu’une expérience dont nous jouissons.

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Seul Abraham Rogers, le compagnon de chambrée de Roman à l’hôpital, interprété par l’excellent Jackee Toto que nous avions pu voir dans Patries (2015), offre un léger contrepoint. Il est celui qui est condamné, qui s’apprête à rejoindre les fous, et qui pourtant tient des propos sensés sur la guerre et la reconnaissance des militaires par l’opinion publique ; il a la sagesse du patriarche biblique, hanté par un songe dont il livre le récit, que nous avons écrit en tête de cet article et qui donne son titre au film, un rêve qui porte la nuit du monde ainsi que, devant la mort, son inépuisable beauté. Dans ce rêve, tout se tient, y compris la défiguration de l’humanité par la guerre, qui n’est pas idéalisée comme telle. Mais il ne fait qu’effleurer cet équilibre que nous aurions aimé sentir tout au long de l’œuvre, face à une armée bien trop chimérique, constituée d’êtres quasi angéliques – s’ils n’étaient vulnérables jusqu’à l’os – venus de contrées éthéréennes.

Mais en dépit de cette fantasque exaltation, qui creuse paradoxalement une forme d’inhumanité par surcroît d’humanisation immaculée, Cheyenne-Marie Carron manifeste une très belle tendresse pour son personnage, au caractère bien ancré, qu’elle refuse de perdre ou plutôt de le laisser se perdre. Elle veut l’arracher à la meurtrissure définitive, lui et son couple ; elle n’a de cesse de désirer son salut. La beauté du monde, altérée par la guerre, devient dès lors chemin dans le présent.

Pierre GELIN-MONASTIER



Cheyenne-Marie Carron, La Beauté du monde, France, 2021, 100mn

Sortie : 8 décembre 2021
Genre : drame
Classification : non renseigné

Avec François Pouron, Fanny Ami, Jackee Toto, Maël Castro Di Gregorio, Johnny Amaro, Stana Roumillac, Sophie Million, Jean-Michel Houssin
Scénario : Cheyenne-Marie Carron
Image : Aurélien Dubois
Son : Jérôme Schmitt
Musique : Arvo Pärt
Montage : Yannis Polinacci

Production : Hésiode
Distribution : Carron distribution

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