Le récit nous est aussi indispensable pour vivre que l’air pour respirer. Ce n’est pas un divertissement mais notre manière même de penser. Pas d’histoire, pas d’humanité. Je raconte donc je suis. Tel est l’enseignement d’Aristote et… des neurosciences.

L’air de rien

Pour ceux que les Anciens font bailler, nous allons faire un grand saut temporel. D’Aristote aux neurosciences ! Hop, tour de passe-passe, on échange la Poétique du vieux Stagirite contre deux ouvrages contemporains de pointe : Wired for story de Lisa Cron (2012) et The storytelling animal de Jonathan Gottschall (2012). Non mais, mes chroniques ne sont pas non plus des greniers pleins d’antiquité, que croit-on !

Or donc, disais-je, ces deux ouvrages de référence outre-Manche sont foncièrement d’accord sur un point – essentiel : si nous aimons tant les histoires, c’est parce que notre cerveau raconte en permanence. Les dernières découvertes de la neuropsychologie ont montré qu’une fonction maîtresse du cerveau est la narration : « The mind is a storyteller. »

Prenons une phrase toute simple, citons par exemple Flannery O’Connor : « Chacun croit savoir comment on écrit une bonne histoire, jusqu’à ce qu’il s’asseye devant une page blanche. » La lecture de cette simple sentence fait affluer vers notre cerveau plus de 11 000 000 d’informations diverses. Les neurosciences nous apprennent que nous sommes capables d’enregistrer environ une quarantaine d’entre elles.

Dès qu’il s’agit de porter notre attention de manière consciente sur ces informations, nous sommes capables d’en considérer en réalité entre cinq et sept maximum. Car le cerveau trie en permanence entre informations pertinentes et informations non pertinentes, faute de quoi nous serions submergés. Pour survivre dans la complexité informationnelle, le cerveau adopte une stratégie simple : raconter. « Raconter une histoire est la solution que le cerveau adopte, et ce qu’il fait de manière naturelle et implicite. C’est la raison pour laquelle le récit est si présent dans nos sociétés et notre culture » (Cron, 8) : nous pensons de manière narrative. Le cerveau cherche en permanence du sens et de la signification pour lui-même dans l’afflux de données qu’il reçoit en permanence.

Il nous raconte une histoire, fondée sur ce qu’il connaît de notre expérience passée, comment nous l’avons vécue, et comment cela peut nous affecter. « Au lieu d’enregistrer tout ce qui passe, sur la base d’une logique qui serait celle du ‘premier entrant, premier servi’, notre cerveau nous donne le rôle du protagoniste ; à partir de là il organise notre expérience avec la précision d’un film de cinéma, créant des interactions logiques, et utilisant pour anticiper le futur des connections entre les différentes formes de notre mémoire, les idées et les événements » (Cron, 8). Le but du cerveau, selon les neurosciences, est donc d’utiliser notre expérience sous forme de récit et nous permettre de nous orienter dans un monde complexe d’informations.

Cela veut dire que les histoires ne constituent pas une aventure tournée vers l’extérieur de nous-mêmes, mais bien vers l’intérieur de nous-mêmes (Cron, 9) : où l’on retrouve la grande intuition d’Aristote, déjà citée, selon quoi la tragédie vise à purifier nos affections. Mais cette fois, dans le langage de la science du cerveau actuelle : qu’est-ce qu’une histoire ? Une histoire, c’est la manière avec laquelle ce qui se passe affecte quelqu’un qui est en train d’essayer d’atteindre ce qui est un but difficile, et la manière avec laquelle il ou elle change en soi-même pour réaliser ce but. « Ce qui se passe » situe l’histoire. « Quelqu’un » est le protagoniste. « Le but » est la question posée par le récit. « La manière avec laquelle il ou elle change » est l’enjeu profond de l’histoire. Le cerveau met en forme en permanence un récit que l’on peut formuler de la manière suivante : « À quoi le protagoniste doit-il se confronter pour résoudre le problème qui se pose à lui ? »  (Cron, 12).

On a même isolé en 1962 ce « cerveau narratif » grâce aux travaux pionniers de Joseph Bogen et de Michael Gazzaniga (Gottschall, 95ss). Il joue un rôle pour le meilleur et pour le pire – y compris dans la manière avec laquelle se propagent les théories complotistes qui sont des histoires simplifiées par un cerveau cherchant l’économie de moyens. Car le « cerveau narratif est imparfait » (Gottschall, 103) : « Le cerveau qui raconte est allergique à l’incertitude et au hasard… Il est attaché à ce qui donne du sens. Si l’esprit narratif ne parvient pas à trouver des significations dans le monde qui l’entoure, il va tenter de les imposer. Bref, c’est une usine à fabriquer de vrais récits quand il le peut, mais qui n’hésite pas à mentir quand il n’y parvient pas » (Gottschall, 103).

Dans tous les cas de figure, nous pouvons d’ores et déjà tirer deux conclusions à nos petits propos de table. La première, commune à Aristote et aux neurosciences, est que le récit nous est aussi indispensable pour vivre que l’air pour respirer. Ça secoue déjà : ce n’est pas un divertissement mais notre manière même de penser. Pas d’histoire, pas d’humanité. Je raconte donc je suis.

La seconde est que, dans nos prochaines chroniques sur les étapes d’un bon récit, nous devrons nous tourner à la fois vers les ressources de la philosophie (Aristote, Ricoeur) et vers celles des dernières recherches sur la science cognitive et du cerveau. Il y aura même un petit rabiot en passant en allant chercher du côté des pros de la narration (Vonnegut, Truby, Colonna) les petits trucs qui font la différence. Philosophie, neurosciences, expérience pro : les trois sont indispensables et d’ailleurs se recoupent. Un peu de patience. Nous verrons cela dès la prochaine chronique qui portera sur la manière de capter l’attention et de démarrer un récit – mais aussi, dans l’esprit de l’excellent ouvrage récent de Bruno Patino (La civilisation du poisson rouge), sur les limites profondes des techniques de petits filous dans ce domaine…

Emmanuel TOURPE

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Emmanuel Tourpe, 50 ans et père de 4 enfants, est le directeur de la programmation TV / numérique de la chaîne culturelle Arte. Il a occupé les mêmes fonctions, ainsi que celles de responsable des Études, à la RTBF pendant presque 20 ans. Docteur habilité en philosophie, il est l’auteur d’un grand nombre d’ouvrages et d’articles scientifiques. Il est également un conférencier international. Il exerce également des fonctions de conseil en communication, management et stratégie. Il tient une chronique bimensuelle dans Profession Audio|Visuel depuis octobre 2020.


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