Une lente et terrifiante plongée dans l’un des plus grands scandales de ces dernières années : l’empoisonnement de toute une région (hommes et animaux) au nom du seul profit. Mark Ruffalo incarne avec rigueur l’avocat qui révéla l’ignominie.

Dark Waters sort ce mardi 19 mai en VOD et en DVD/BRD le mercredi 19 août 2020.

Synopsis – Robert Bilott est un avocat spécialisé dans la défense des industries chimiques. Interpellé par un paysan, voisin de sa grand-mère, il va découvrir que la campagne idyllique de son enfance est empoisonnée par une usine du puissant groupe chimique DuPont, premier employeur de la région. Afin de faire éclater la vérité sur la pollution mortelle due aux rejets toxiques de l’usine, il va risquer sa carrière, sa famille, et même sa propre vie…

Un cinéma de reconstitution, reflet de notre temps

Todd Haynes s’attaque, avec Dark Waters, à ce qu’il appelle un « cinéma de dénonciation », mais qui est en réalité davantage un cinéma de reconstitution d’une investigation, car la dénonciation a déjà eu lieu ; elle est le fait d’un autre, souvent un anonyme qui a mis en balance tout le poids de son existence pour l’émergence d’une douloureuse vérité – ce que ne font évidemment ni le réalisateur, ni les acteurs lors du tournage.

Nous pensons évidemment d’emblée, du fait de la thématique (pollution chimique entraînant des maladies au sein de la population) et de l’isolement initial du personnage, à Erin Brockovich, réalisé par Steven Soderbergh avec Julia Roberts dans le rôle-titre. Mais ce cinéma de reconstitution des scandales contemporains, loin de s’arrêter à la seule sphère de l’industrie, touche le politique (Les Hommes du président d’Alan J. Pakula ou, plus récemment, Pentagon Papers de Steven Spielberg), les religions (Spotlight de Tom McCarthy, dans lequel joue d’ailleurs Mark Ruffalo), etc.

Dark Waters appartient ainsi à un genre très spécifique, de plus en plus prisé ces dernières années, reflétant bien notre époque : son désir de voir l’impunité des puissants cesser, sa révolte contre l’injustice, son besoin d’héroïsme ordinaire, son souci de transparence à tous les étages, son utopie jamais épuisée d’un hypothétique monde d’après…

Une photographie judicieuse

Mark Ruffalo a troqué sa tenue de titan vert pour incarner l’insignifiant avocat Robert Bilott, peut-être brillant à sa petite échelle (qui n’est pas roi d’au moins un bocal ?) mais sans véritable force morale. Sa rencontre avec le fermier Wilbur Tennant (Bill Camp) ne bouleverse pas d’emblée son confort, ce « ramollissement » qui fait la force de l’Occident – et des puissances financières – selon l’essayiste Philippe Murray.

Le processus est long, le film prend son temps, ce qui est tout à l’honneur de Todd Haynes, au risque parfois d’une perte de rythme. Nous suivons la belle évolution de cet homme ordinaire, qui voit les échecs succéder aux succès, les victoires relayer les déceptions. Telle est probablement l’une des grandes qualités de cette œuvre, que Mark Ruffalo, étonnant de neutralité, sert assez bien.

Certes, nous restons à l’intérieur des codes instaurés par le genre et au sein d’un récit qui flirte constamment avec le documentaire, ce qui explique probablement un manque d’originalité. Mais la photographie du film, signée Edward Lachman, compense en partie ces longueurs et cette étroitesse de manœuvre. L’ambiance grisâtre, à la fois métallique et boueuse, donne l’impression d’une image trouble, comme si elle était elle aussi polluée par la pétrochimie. Elle rappelle également par endroits certains tableaux de Brueghel l’Ancien, qui aimait tout autant l’épaisseur des variations ocres que la luminosité froide.

Ni dieu, ni maître, mais un héraut

Une telle œuvre ne soulève pas de grandes émotions, n’ouvre pas sur une réflexion particulièrement aigue, mais elle nous donne à contempler la terrifiante machinerie de certains puissants qui ont fait du « ni dieu ni maître » leur valeur absolue, aucun principe ne pouvant être supérieur à leur toute-puissance, pas même celui vertical de la nature, encore moins celui horizontal de la fraternité humaine.

Todd Haynes parvient à maintenir notre curiosité pendant plus de deux heures, tout au long de cette enquête au long cours, qui dura près d’une vingtaine d’années. En creux se pose la question d’un éventuel échec : l’avocat sacrifie jusqu’à sa vie de famille et sa carrière professionnelle pour la réussite de son entreprise. Si l’engagement en lui-même ne devient pas une dramatique faillite relationnelle, c’est en raison du soutien sans faille de sa femme (Anne Hathaway), qui porte sans angélisme et à sa mesure la juste quête de son époux. Il ne peut in fine y avoir de véritable défaite humaine lorsque le combat est honnête, nécessaire et solidaire.

Et si l’avocat emporte une grande bataille à l’issue du bras de fer, c’est le fait de sa fidélité acharnée à la cause qu’il défend. Il a suffi d’un homme… On ne peut s’empêcher de songer à tous les autres scandales souterrains qui, en attendant le héraut de la résistance, prolifèrent grâce à notre silence.

Pierre MONASTIER

avec Pauline Angot et Marie-Claude Gelin

 

 



Todd Haynes, Dark Waters, États-Unis, 2019, 126mn

Sortie cinéma : 26 février 2020
Sortie VàD : 19 mai 2020
Sortie DVD & BRD : 8 juillet 2020
Genre : drame historique
Classification : tous publics

Avec Mark Ruffalo, Anne Hathaway, Tim Robbins, Bill Pullman, Bill Camp, Victor Garber, Mare Winningham, William Jackson Harper, Louisa Krause, Kevin Crowley, Bruce Cromer, Denise Dal Vera, Richard Hagerman
Scénario : Mario Correa, Matthew Michael Carnahan
Image : Edward Lachman
Musique : Marcelo Zarvos
Montage : Affonso Gonçalves

Producteurs : Mark Ruffalo, Christine Vachon, Pamela Koffler (PGA)
Producteurs délégués : Jeff Skoll, Jonathan King, Robert Kessel, Michael Sledd
Distribution : Le Pacte

En savoir plus sur le film avec notre partenaire CCSF : Dark Waters

Crédits photographiques : Mary Cybulski / Focus Features

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