L’information et le nombre sont les deux mamelles de la société de la communication. C’est en ce sens que la donnée est incontournable, au cœur de notre projet de société. La data est un axe essentiel de notre civilisation, qu’il va nous falloir apprendre à domestiquer.

L’air de rien

Cela fait une bonne dizaine d’années que tout le monde parle de « big data », d’« algorithmes », de « raison numérique ». Les stars de cette effervescence s’appellent Dominique Cardon, Éric Sadin et quelques autres, tel Cass R. Sunstein sur la saturation de données. Et on les interviewe à raison partout où cela est possible.

Mais je vais faire le coquet, et changer un peu les habitudes. Voici l’originalité… Je voudrais attirer l’attention un instant sur deux autres penseurs qui, je le crois en tous cas, doivent être écoutés d’abord : Olivier Rey* et Luciano Floridi**. Pourquoi ? Parce que, pour vraiment comprendre en quoi et pourquoi les données sont en train de changer le monde, nos entreprises et nos vies, il faut remonter aux fondements. Très en amont. Aux sources du Nil. On ne comprend ce qui se passe en profondeur, et avec quelle force, que si, avec O. Rey et avec L. Floridi, on éclaire l’immense mutation en cours à partir de deux paramètres qui règnent au-dessus de tous les autres paramètres. C’est assez simple : O. Rey, c’est la société de la quantification ; L. Floridi, c’est la société de l’information. C’est en comprenant, au moins dans leurs grands principes, ces deux stupéfiantes modifications de notre culture (qui remontent à plus d’un siècle dans la réalité) que l’on peut saisir ce qui se passe. Et pourquoi les données sont et vont toujours plus être au centre de notre vie et nos professions. O. Rey, L. Floridi. Quantification, information. Ça veut dire quoi ?

Ça veut dire que les piliers de notre monde ne sont plus les mêmes. Nous sommes passés d’un univers physique à un univers informationnel (L. Floridi). Nous sommes passés d’un univers continu à un monde fait de nombres discrets (O. Rey). C’est cette immense mutation qui est la cause de ce que les données sont et seront toujours plus le cœur de notre société.

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L’univers qui était le nôtre jusqu’à récemment était marqué par la nature, l’espace, la matière et tout ce qui est physique – soit pour faire du judo avec cette nature (c’est la méthode des Grecs, avec leur « métis » ou ruse) ; soit pour s’en rendre maître et possesseur et l’extorquer (c’est ce que le philosophe Husserl a bien expliqué dans sa Crise) ; soit pour s’y confronter, la soumettre (c’est ce que pensaient les marxistes).

Tout a changé, au moins depuis un article (1947) d’un mathématicien nommé Claude Shannon qui, avec seulement deux éléments (le 1 et le 0), a rendu possible quelque chose d’extraordinaire : absolument tout message peut être codé selon une suite binaire. Cela est incroyable. Un son, une image, un message… Tout peut être aisément transmis de manière extrêmement simple, légère, et agile. C’est là le point de départ de cette immense nouveauté qui nous a amené, avec le développement des technologies informatiques, à la situation d’aujourd’hui. Tout est désormais information, et non plus nature ou physique. Le virtuel prend de plus en plus d’ampleur (et constitue même le projet de métaverse dont on parle tant) sur le monde physique ; nous sommes cernés de systèmes d’information, qui vont du courriel à Netflix en passant par nos échanges sur Whatsapp ou nos messages Facebook.

Nous sommes, comme le dit L. Floridi, dans la 4e révolution fondamentale de notre histoire après celles de Copernic, Darwin et Freud : celle de l’information. Tout est devenu information. La science contemporaine, sous l’appellation de l’Information Theory, va d’ailleurs dans le même sens en amplifiant les découvertes de la génétique qui étaient déjà fondées sur l’idée que tout est message et information dans la nature elle-même. C’est cela la matrice de fond de l’époque que nous vivons : les données sont au centre de notre existence car notre monde est devenu de part en part un univers d’information. Ce monde de l’information remplace peu à peu l’univers physique, épais et opaque, de la nature à vaincre et à dominer. Même cette nature se ramène à de l’information – les vaccins à ARN en sont la dernière démonstration en date.

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Mais notre monde a également été bouleversé d’une autre manière. C’est l’avènement, depuis plus d’un siècle, du règne du « nombre ». C’est ce qu’Olivier Rey a montré avec talent. De plus en plus depuis deux siècles, nous avons eu tendance à appliquer ce qui n’était au départ qu’une méthode utile (connaître la démographie d’un pays) ou une subtilité mathématique : la statistique. Avec un paradoxe qui n’échappe pas à O. Rey : plus nous avons revendiqué notre singularité, le fait que nous soyons uniques avec notre liberté, plus nous avons eu recours à la quantification statistique pour organiser notre coexistence. Notre vision du monde a de plus en plus quitté son approche qualitative, qui était encore celle de Goethe, pour aller vers une compréhension quantitative, chiffrée et statistique de notre univers.

Il y a un lien direct entre la demande croissante de data scientists / analysts aujourd’hui, pour collecter et évaluer les quantités massives de données, et cette modification profonde de notre regard sur le monde à partir du nombre. La quantification du monde, qui vit d’une moisson de données, ne rend bien sûr pas compte de la réalité dans son intégralité (nous y reviendrons). Mais comme le dit O. Rey, le nombre permet cependant d’en saisir certains aspects, impossibles à appréhender autrement. Une racine très profonde du rôle central que jouent les données dans notre monde vient de cette mutation radicale de notre regard depuis deux siècles, qui nous a amenés à tout saisir selon l’aspect quantitatif, statistique, chiffré et donc sous la forme du nombre.

La donnée est au centre de notre projet de société parce que le nombre est la manière dont nous regardons le monde… avec toutes les déviances possibles, en particulier le règne croissant de la bureaucratie si bien analysée jadis par Michel Crozier. Avec aussi le danger, immense, de confondre les données chiffrées avec la réalité en les « naturalisant ». Mais aussi avec un gain, non négociable et qui explique le fait que la donnée est et restera légitime : en ramenant le monde à un ensemble de données, nous le rendons partageable, objectif, et communicable. Le grand Michel Souchon, génie de l’analyse des audiences dans les années 1980, parvenait même à tirer des leçons qualitatives sur la base des études purement quantitatives des publics de la télévision.

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Qu’il s’agisse d’Olivier Rey, avec le règne du nombre, ou de Luciano Floridi, avec l’ère de l’information, dans les deux cas, la donnée devient le moteur de notre vision du monde parce que, quantifiable et informationnelle, notre culture est devenue une culture de la communication.

C’est cela, l’immense changement de notre univers, et qui repose sur le pilier de l’information comme sur le pilier de la numération : tout est, comme l’avait entrevu le philosophe américain John Dewey voici un siècle, comme l’ont pensé des auteurs contemporains (tels que Jürgen Habermas ou Karl-Otto Apel), communication.

La donnée est la pointe d’un iceberg : elle n’est que la figure apparente d’un bouleversement fondamental de notre histoire dans le sens de l’information, de la quantification, et donc de la communication. C’est en ce sens qu’elle est incontournable. C’est en ce sens que la donnée est et restera le cœur de notre projet de société. C’est en ce sens qu’elle sera toujours plus, pour le meilleur et pour le pire, l’axe essentiel de notre civilisation. Reste encore à savoir comment la domestiquer, l’encadrer et l’amener à un usage qui ne soit pas monstrueux mais vertueux. Cela sera l’objet des prochaines chroniques…

Emmanuel TOURPE

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Olivier Rey, Quand le monde s’est fait nombre, Stock, 2016
** Luciano Floridi, The 4th Revolution, Oxford U. Press, 2014

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Lire les chroniques précédentes d’Emmanuel Tourpe :
DATA – Ces mystérieuses données qui suscitent peurs et fantasmes
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La Modernité est morte. Vive la Modernité !
Du neuf dans le spectacle ! Le “transport narratif” : une idée puissante à creuser

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Emmanuel Tourpe, 52 ans et père de 4 enfants, est le directeur de la transformation digitale et du data management à Arte. Il a occupé la direction de la programmation TV / numérique de la chaîne culturelle Arte et de la RTBF pendant presque vingt ans. Docteur habilité en philosophie, il est l’auteur d’un grand nombre d’ouvrages et d’articles scientifiques. Il est également un conférencier international. Il exerce également des fonctions de conseil en communication, management et stratégie. Il tient une chronique bimensuelle, qui n’engage que lui et en aucun cas les différentes institutions pour lesquelles il travaille, dans Profession Audio|Visuel depuis octobre 2020.


 

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