Bien que plongeant ses personnages dans un monde prolétaire, Nadège Trebal signe une œuvre de fiction d’une légèreté étonnante, où le corps, entre désir et danse, occupe une place fondamentale – que seul l’argent est susceptible de remettre en cause.

En compétition internationale au dernier festival du film de Locarno, le film est sorti dans les salles le 15 janvier dernier. L’œuvre est désormais disponible sur Shellac VOD depuis le 15 avril dernier.

Synopsis – Alors qu’il perd son travail clandestin dans une casse automobile, et parce qu’il croit que Maroussia et lui ne pourront plus s’aimer aussi bien, Frank part pour gagner autant qu’elle : douze mille, juste ce qu’il faut pour avoir un an devant soi. Pas plus, pas moins.

Du charnel avant toutes choses

Nadège Trebal inscrit son premier long-métrage de fiction dans le même sillage que ces deux documentaires précédents, Bleu pétrole et Casse, qui montraient des hommes au travail, dans une raffinerie de pétrole et dans une casse. C’est encore dans un cimetière de voitures que s’ouvre le film, pour dériver progressivement vers un port méditerranéen.

L’ouvrier laborieux, ou plus exactement le corps d’un homme avec son environnement prolétaire continue d’habiter l’imaginaire de la réalisatrice, qui ancre son intrigue dans la vie d’un couple contraint de se séparer quelques semaines, voire quelques mois pour que lui, le mâle, puisse acquérir suffisamment d’argent – au moins autant qu’elle – pour le quotidien de leur couple, de leur famille.

L’amour que partage ce couple est essentiellement montré sous la forme du désir charnel, qu’il soit sexuel ou chorégraphié (par le Grenoblois Jean-Claude Gallotta), comme si l’affection pour l’autre ne pouvait s’exprimer, dans un tel contexte, que par le rapport des corps, décliné par la relation physique, la danse harmonieuse ou la lutte vitale.

Il n’est finalement guère question de l’homme en prise avec la machine. Nous ne sommes ni dans une démonstration misérabiliste, ni dans une œuvre de Ken Loach ou des frères Dardenne. Maroussia, interprétée par Nadège Trebal, et Franck, incarné par Arieh Worthalter, existent par le désir qu’ils éprouvent, notamment l’un envers l’autre. Ils sont dans une débrouillardise permanente, subissant le climat industriel, tandis qu’ils se révèlent acteurs de leurs propres pulsions.

Économie du couple

Nul ne peut servir deux maîtres : ou bien il haïra l’un et aimera l’autre, ou bien il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez servir Dieu et l’Argent. Ce verset biblique, extrait de l’évangile de Matthieu (6,24), pourrait illustrer l’enjeu du film, à ceci près qu’il n’est pas question de Dieu ici, mais du désir, et même du Désir tant il n’est guère question d’amour autrement que par cette synecdoque. Le terme précis que Matthieu emploie pour désigner l’argent est Mammon, personnification d’une puissance écrasante, asservissante.

Cette tentation de soumission au diktat pécuniaire – au capital, pourrait-on dire, le système économique étant visé de manière induite – est inscrite jusque dans le titre du film, Douze mille, qui marque le point d’équilibre entre la vie familiale et la vie économique. Car le drame de la logique néolibérale est de penser désormais l’économie – oikos nomos – sans oikos, c’est-à-dire sans maison, sans foyer, sans âme familiale. Il faut détruire tout corps constitué, à commencer par le plus petit, le couple, la famille, pour ne forger que des êtres individuels à exploiter, à assujettir, à muter en instruments de rendement.

Les douze mille euros nécessaires, qui devaient rapprocher le couple et maintenir son désir, conduisent à une abrupte séparation, à la tentation du morcèlement existentiel – d’autres vies, d’autres personnalités, d’autres femmes, d’autres danses… Les onze voleuses que le héros rencontre sont autant de potentialités, de déclinaisons de la femme, de la sienne d’abord, Maroussia, mais aussi de cette autre, Romane (Liv Henneguier), dont le prénom même invite à l’évasion chimérique.

Où l’essentiel demeure, la beauté advient

Accompagné par la musique tendre et sensible de Rodolphe Burger, ce premier long-métrage propose quelques jolies scènes, mais pêche parfois par des longueurs et des effets trop prévisibles. Ainsi la scène de la danse des jeunes filles sur les docks, une fois comprise la sympathique intention, paraît-elle interminable.

La réalisatrice parvient néanmoins à montrer subtilement que la beauté et l’essentiel résident rarement où on le pense. Ainsi de cette femme qui ne veut pas les 4 000 euros pour garder sa dignité ; ainsi de Maroussia qui refuse les 11 000 euros supplémentaires, par fidélité à la parole donnée ; ainsi du héros lui-même, qui est le plus attendu par son entourage lorsqu’il se livre généreusement à quelques pas de danse pour quelques piécettes… Bien que les personnages parlent à deux reprises de « racheter leur amour propre », c’est lorsque ce dernier devient premier que l’effondrement relationnel advient. Les lieux d’humanité sont en effet toujours liés à un don, qu’il soit corporel ou langagier, à l’autre.

Pierre MONASTIER

avec Pauline Angot et Marie-Claude Gelin

 



Nadège Trebal, Douze mille, France, 2020, 111min

Sortie cinéma : 15 janvier 2020
Sortie VàD : 15 avril 2020
Genre : drame
Classification : tous publics

Avec Arieh Worthalter, Nadège Trebal, Liv Henneguier, Françoise Lebrun, Florence Thomassin, Juliette Augier-Crespin, Théo Cholbi, Taha Lemaizi

Scénario : Nadège Trebal
Musique : Rodolphe Burger
Chorégraphie : Jean-Claude Gallotta
Photographie : Jean-Christophe Beauvallet
Montage : Cédric Le Floc’h

Producteurs : Mathieu Bompoint, Gilles Sandoz
Production :
Mezzanine Films, Maïa Productions
Distribution : Shellac

En savoir plus sur le film avec notre partenaire CCSF : Douze mille

 



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