Créer et se laisser inspirer sont les deux piliers de notre civilisation. La preuve avec Dinant et ses restaurants, en pleine crise sanitaire.

L’air de rien

Genre la question que personne ne se pose. Avec quoi venez-vous, Tourpe ? « Pourquoi les créatifs ont besoin d’imitateurs. » Doukesdonc que ce serait même un problème ? Vous n’avez rien de mieux à faire ?

Alors voilà. Tout part d’un double émerveillement récent. En Belgique. À Dinant très précisément. Pas le Dinan français, hein, mais celui avec un T où des milliers de soldats français ont perdu la vie en 1914 pour défendre une ville assiégée par les hordes allemandes. Même De Gaulle y fut blessé. Et tout ce sang pour presque rien – à peine les soldats français partis, les troupes de l’Empereur incendièrent la ville et massacrèrent 674 hommes, femmes et enfants. En même temps, ce sac de Dinant n’était que la répétition d’un autre outrage majeur, quand Charles le Téméraire brûla également la fière cité en 1466 et fit périr tous les hommes. Là encore, 800 victimes environ. Au bébé près.

C’est dire si les Dinantais sont habitués aux désastres, et aux relèvements qui suivent les catastrophes. Cette solide routine de la résurrection doit être pour quelque chose dans les forces spirituelles où ils puisent leur inventivité. Voyez plutôt.

En plein COVID, alors que partout autour et dans le monde entier les restaurants sont fermés, alors qu’une immense plainte et un long gémissement se font entendre dans ce monde particulier de la table – deux restaurateurs de Dinant vont faire des coups d’éclats. À ce point remarquables que je vous en parle. Et cela mérite attention, je crois.

Tout est donc fermé en Belgique. Pas moyen de servir à manger, sauf à faire du « take away » sur rendez-vous. Un patron de Dinant se lève et décide qu’aucun obstacle au monde ne l’empêchera de faire son métier. Le virus qui m’empêchera de faire mon métier ne s’est pas encore échappé d’un laboratoire P4 à Wuhan, se dit-il. Il ferait beau voir qu’un Dinantais se laisse écraser par le sort. Pas de jérémiade. Ne pas subir. Inventons ! Innovons ! Il y a sûrement quelque chose à faire !

Là où il y a une volonté, il y a un chemin : l’idée lui vient. Il n’est pas interdit de manger dans sa voiture. Ni de servir à manger dans un véhicule… voilà donc la solution. Notre tavernier fait aussitôt créer des petites coccinelles en plexiglas, les fait aménager de manière très cosy – avec lumières tamisées, fauteuils rouges… –, les installe sur sa terrasse et recommence sans attendre son activité de restaurant. Le succès est foudroyant ! Voilà donc le seul restaurant de Belgique ouvert… et ouvert dans les règles ! Notre restaurateur sert désormais toute la journée et les listes d’attente courent sur plusieurs mois.

Alors voilà : la créativité dans l’adversité, l’innovation plutôt que l’avachissement, la morale de notre histoire pourrait s’arrêter là – et ce serait déjà une belle leçon, car tout de même, entre nous, nous avons énormément râlé depuis un an dans notre secteur et assez peu été inventifs. J’ai bien en tête quelques exceptions – comme ce théâtre en Belgique dont on raconte qu’il a réussi à continuer ses représentations sous les règles des captations, en filmant sa scène et en embauchant le public comme figurants dans les règles de distanciations qui valent sur les plateaux… Est-ce bien, est-ce mal, je ne saurais dire ; c’est en tout cas original et cela ouvre des horizons. Mais globalement, nous avons plutôt subi que nous n’avons innové, soyons francs.

Il reste que l’intérêt de l’affaire de Dinant est encore ailleurs. Voyant le succès du premier, un autre restaurateur de Dinant en est illuminé. Sans vergogne aucune, il décide de copier à sa manière le concept. Mais bien évidemment, pas question d’imiter telle quelle l’idée. Il réfléchit et, en allant chercher ses plantes un dimanche matin, est frappé du fait que les horticulteurs ont le droit d’ouvrir. Bingo. Il fait assembler des mini-serres confortables dans lesquelles deux personnes peuvent tenir, qu’il installe sur sa terrasse arrière et aménage du mieux qu’il peut. Là encore, succès foudroyant, guichets fermés, réservations à l’en plus – et un restaurant qui tourne à plein régime malgré les règles de confinement et en plein respect de ces règles.

Qu’est-ce que nous apprend ce vilain copieur ? Une leçon que nous avions oubliée depuis qu’un sociologue de génie, Gabriel Tarde, les avaient énoncées en 1890 dans Les lois de l’imitation. L’imitation est au cœur d’une dynamique sociale réussie. Il n’y a que deux formes d’esprits : les créateurs et les imitateurs. Ceux qui innovent sont peu nombreux. Et une société qui ne se laisse pas container par les créatifs, les innovants, les inventeurs, est une société qui meurt. Imiter est au cœur de la vie sociale. Entendons-nous bien : on ne parle pas ici de la manière avec laquelle, par exemple, les Chinois pillent des brevets à leur profit ; l’imitation n’est pas la reproduction (on sait bien que Walter Benjamin avait raison de fulminer contre elle dans l’art). Ce n’est pas cela. Tarde a vu quelque chose de très puissant et qu’on résumait au Moyen-Âge par la belle formule : « omne agens agit sibi simile » – tout agent produit quelque chose à sa ressemblance. Ce que cet adage scolastique veut dire, et que Tarde a compris, est important : un vrai créateur ne génère pas seulement un produit fini, un copyright, un ensemble fini, mais suscite encore de l’inspiration ; il donne à penser, il suscite chez autrui un fruit à sa ressemblance. Porter du fruit au-delà de son œuvre, en inspirant d’autres qui imitent à leur manière ce qui a été engendré – voilà le secret de notre civilisation. « Quand deux hommes sont en présence et en contact prolongé, si haut que soit l’un et si bas que soit l’autre, ils finissent par s’imiter réciproquement, mais l’un beaucoup plus, l’autre beaucoup moins » (Gabriel Tarde).

Ne pas subir, et donc créer. Mais aussi se laisser inspirer, et donc imiter : s’il reste quelque chose à apprendre de ce temps de COVID, peut-être est-ce dans la manière de nous questionner sur le déficit d’invention, mais aussi d’imitation, qui nous a tous frappés. S’il devait y avoir encore un confinement, ne sera-ce pas l’heure de libérer l’une et l’autre davantage que nus ne l’avons fait jusqu’ici ? Bienvenue à Dinant.

Emmanuel TOURPE

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Emmanuel Tourpe, 50 ans et père de 4 enfants, est le directeur de la programmation TV / numérique de la chaîne culturelle Arte. Il a occupé les mêmes fonctions, ainsi que celles de responsable des Études, à la RTBF pendant presque 20 ans. Docteur habilité en philosophie, il est l’auteur d’un grand nombre d’ouvrages et d’articles scientifiques. Il est également un conférencier international. Il exerce également des fonctions de conseil en communication, management et stratégie. Il tient une chronique bimensuelle dans Profession Audio|Visuel depuis octobre 2020.


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