Femmes photographes – Un beau coffret en trois volumes présente 190 femmes qui ont fait la photographie, du XIXe siècle à aujourd’hui (Actes Sud). Un beau témoignage artistique et humain qui nous plonge dans l’histoire d’un art au féminin.

Actes Sud vient de faire paraître un beau coffret en trois volumes intitulé Femmes photographes, dans la célèbre collection Photo Poche fondée par Robert Delpire (1926-2017). C’est d’ailleurs la veuve de ce dernier, la photographe Sarah Moon, qui a dirigé l’ouvrage, œuvrant aux choix iconographiques – et ne s’oubliant pas au passage – avec Odile Pütz, documentaliste en charge notamment des archives de la Fondation Henri-Cartier-Bresson, et Clara Bouveresse, historienne de la photographie, qui signe les introductions et les biographies des quelque cent quatre-vingt-dix artistes présentées.

Il y a toujours un réel plaisir à parcourir de nouveau l’histoire d’un art, d’autant plus quand il est récent, permettant ainsi de mieux circonscrire le sujet et d’être plus exhaustif, à partir d’une thématique, d’une technique ou d’une vision particulière – ici, centrée sur les femmes. Bien entendu, les mises en garde sont d’usage, de peur d’une déformation des intentions : il n’y a ainsi pas, de la part des trois collaboratrices de cet ouvrage, de volonté délibérée d’essentialiser la femme ni même son travail – c’est-à-dire son regard, son point de vue, ses choix techniques.

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Sur la chenille, club de femmes, Clapham, Londres, 1956 (© Grace Robertson – Courtesy of Peter Fetterman Gallery, Santa Monica)

Sur la chenille, club de femmes, Clapham, Londres, 1956 (© Grace Robertson – Courtesy of Peter Fetterman Gallery, Santa Monica)

Dans l’introduction du troisième ouvrage, sous-titré “Les voies de la reconnaissance”, Clara Bouveresse anticipe par ailleurs deux objections qu’un lecteur béotien pourrait formuler à la vue de cette histoire de la photographie au féminin.

Tout d’abord, faire un triple volume sur les femmes photographes, n’est-ce pas marginaliser un peu plus ces professionnelles, les réduisant toujours à leur seul sexe ? Chaque homme qui compte en photographie dispose de son volume propre dans la collection Photo Poche. Ainsi que le rappelle Clara Bouveresse dans le premier volume, une centaine de monographies concerne les hommes contre une dizaine pour les femmes. On se serait donc naturellement attendu à ce que l’effort soit porté en priorité sur la publication de femmes photographes…

Alors ? Alors il s’agirait pour l’historienne d’une « étape nécessaire », du fait de la « discrimination » dont seraient victimes les femmes en photographie. « Pour obtenir l’égalité, c’est-à-dire pour que leur sexe ne soit plus un obstacle, écrit-elle, les femmes sont obligées de souligner qu’elles sont exclues à cause de leur genre. » Un tel ouvrage participe de cette dynamique contradictoire : montrer que les femmes sont exclues à travers un ouvrage qui exclut les hommes – tel un phénomène de pendule qui rechercherait à terme son équilibre en un axe médian. On pourrait discuter du bien-fondé de passer trois années (puisque ce coffret était déjà un vœu de Robert Delpire, mort en 2017) sur un tel ouvrage, quand ce temps aurait pu être consacré à des monographies. Mais il est vrai, et Clara Bouveresse l’affirme clairement, l’un n’exclut pas l’autre.

Lorsque l’historienne nous explique toutefois que cet ouvrage ne vise à rien « réparer » mais simplement à souligner l’exclusion, nous avons soudain l’impression qu’il y a des subtilités qui nous échappent. Cet ouvrage nous semble évidemment être une « réparation », sans quoi nous ne comprenons pas le sens d’une telle publication : une logique de victimisation pure ? Ce serait absurde. En réalité, c’est que la contradiction précédemment énoncée est insoluble ; aucune pirouette verbale ne saurait la gommer d’un trait. Pourquoi ne pas simplement reconnaître qu’il n’y a aucun mal à dire que ce triple ouvrage, non seulement « rend justice » (autre expression récusée dans la préface du premier volume), mais encore qu’il le fait bien ? Ce coffret « réparateur » est indéniablement une réussite.

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Autre objection qui nous a frappé à la lecture de ces trois ouvrages : l’absence – jusqu’au dernier volume – de toute artiste non-occidentale. Le premier tome, sous-titré “l’ouverture des possibles”, présente une soixantaine de femmes photographes qui ont exploré diverses techniques et divers genres. Toutefois, trois « écoles » reviennent fréquemment dans les biographies de ces artistes : le Bauhaus en Allemagne, le pictorialisme, courant qui naît en Angleterre et en France avant de connaître un formidable essor aux États-Unis avec la création du groupe Photo-Secession et de la revue Camera Work aux États-Unis, sous la houlette d’Alfred Stieglitz, au début du XXe siècle, et enfin la Photo League, groupe proche du Parti communiste qui rassembla de grands noms de la photographie tels que Paul Strand, Berenice Abbott, Louis Stettner, Margaret Bourke-White…

Il n’est dès lors pas étonnant de retrouver un double axe, qui comprend évidemment quelques exceptions : d’une part il y a l’axe européen, de la France à l’Allemagne et la Hongrie ; d’autre part, il y a celui du continent américain, les États-Unis essentiellement, mais aussi le Mexique et l’Argentine. Les deux premiers tomes font certes des excursions sur d’autres terres, telle Marilyn Silverstone en Inde et au Népal, mais cela reste le point de vue d’une étrangère – ici une Anglaise – et non d’une autochtone.

On s’étonne par exemple de l’absence d’artistes russes, à l’exception d’une Galina Ankova (1904-1981), quand on sait que des années 1920 aux années 1960, il y eut quantité de réalisatrices russes, plus que dans n’importe quel autre pays. De même, il semble difficile de penser que les régimes politiques, quels qu’ils soient, n’aient pas perçu d’emblée la portée de ce nouveau moyen technique, avant même qu’il devienne un art à part entière.

Clara Bouveresse répond également à cette objection dans l’introduction du troisième volume : « Le monde de la photographie, historiquement centré sur l’Occident, est désormais mondialisé, permettant la reconnaissance progressive de photographes d’autres continents. Le dernier volume de cette trilogie témoigne de cette ouverture, avec la présence de femmes travaillant en Inde, en Corée du Sud ou encore à Madagascar. Plusieurs d’entre elles s’intéressent à la place des femmes dans leur pays, telles Miwa Yanagi au Japon ou Shirin Neshat en Iran. »

L’ouverture dans ce troisième volume est indéniable, mais demeure néanmoins marginale : une dizaine de femmes (dont certaines vivent depuis longtemps en Occident) sur les quelque soixante-cinq photographes présentées. Il reste probablement des continents à parcourir, à la recherche d’archives enfouies, inédites ou oubliées, pour ne pas en rester à une histoire circonscrite à la seule zone européenne et américaine.

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Il existe enfin une troisième objection, à laquelle Clara Bouveresse ne répond pas, alors même qu’elle cite Leni Riefenstahl, réalisatrice et photographe au service de la propagande nazie, dans l’introduction à son deuxième volume (sous-titré “L’envers de l’objectif”), sans hélas présenter son travail par la suite.

Nous le savons : l’histoire, y compris celle de l’art, est écrite par les vainqueurs. Dans cette trilogie, l’homogénéité idéologique est frappante : les femmes photographes sélectionnées sont presque toutes de gauche, voire communistes – ce qui ne semble pas poser de problème, quand le nazisme est uniquement fustigé… faut-il encore rappeler aujourd’hui, au XXIe siècle, les purges et les goulags qui ont sévi un peu partout sur la planète ? Selon Le Livre noir du communisme, publié à la fin du siècle dernier, on parle tout de même de 65 à 85 millions de morts dans le monde, ce qui en fait l’idéologie la plus meurtrière du siècle. Ces femmes, pour achever grossièrement le tableau idéologique, sont évidemment féministes et avant-gardistes par principe, à défaut de savoir si elles l’étaient par conviction.

Cette colonne vertébrale en dit probablement plus sur les trois femmes qui ont pensé cette histoire de la photographie féminine que sur la réalité de cette histoire elle-même. Que penser d’une histoire de la sculpture qui ferait l’impasse sur Arno Breker et Josef Thorak ? Que penser d’une histoire de la philosophie qui occulterait complètement la pensée de Martin Heidegger ? Faut-il taire l’importance de Hugo Boss dans la mode masculine parce qu’il a confectionné les uniformes militaires du IIIe Reich et fut nazi lui-même ? Toutes ces questions sont légitimes, à l’heure où les universitaires français débattent par exemple de l’importance d’affronter paisiblement le passé de la France, sans glorification ni haine de soi.

Sarah Moon, Odile Pütz et Clara Bouveresse ont tout à fait le droit de faire une anthologie personnelle, subjective. En poésie, c’est monnaie courante. Cette approche partiale a toute sa légitimité et sa beauté. Encore faut-il le dire franchement… Sinon, nous avons l’impression que toutes ces femmes ne forment qu’une seule et même ligne idéologique, que ne distingue uniquement la technique employée. Les biographies sont orientées en ce sens. Une Claude Cahun, par exemple, se voit surtout revêtue des habits de résistante et d’interrogatrice du genre ; ce n’est certes pas faux, mais sa quête première, lorsqu’on lit ses écrits, est celle d’un « moi » qui lui aurait permis d’être libre et qu’elle traduisait dans un langage artistique précis : le surréalisme.

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Au cours de notre lecture, nous avons vu surgir ces trois objections, qui ont fait l’objet d’un traitement dans la présente critique. Elles ne retirent évidemment rien à cette belle initiative de présenter des femmes photographes souvent méconnues, non seulement du grand public, mais des spécialistes eux-mêmes.

Ce coffret est ainsi un outil précieux pour qui veut explorer l’histoire de l’art photographique et comprendre comment il a pu évoluer au fil des ans ; il est également un témoignage touchant de cette envie de création qui n’a jamais cessé de traverser l’être humain – ici la femme – depuis la nuit des temps.

Pierre MONASTIER

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Clara Bouveresse (dir.), Femmes photographes (coffret 3 volumes), Actes Sud, 2020, 432 p., 39 €

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