La 38e édition du festival du film italien d’Annecy (Annecy Cinéma Italien) se tiendra la semaine prochaine, du 21 au 27 septembre prochain, sous une forme hybride avec une offre cinématographique en salles et des projections gratuites en streaming. Une formule exceptionnelle en même temps qu’un véritable pari pour les organisateurs.

Entretien avec Francesco Giai Via, directeur artistique Annecy cinéma italien

Quel impact a eu la COVID-19 sur la préparation du festival ?

Nous commençons le travail sur le festival en début d’année. J’étais à Berlin, premier grand rendez-vous du cinéma en 2020, pour commencer à voir des films et préparer l’événement, quand nous avons commencé à réaliser l’importance de la crise sanitaire. Dès le mois de mars, nous nous sommes réunis avec la scène nationale d’Annecy, qui gère le festival, pour savoir quoi faire et avons aussitôt décidé de maintenir l’édition. Il était important pour nous, artistiquement et économiquement, d’être présent cette année. La question était plutôt la forme du festival. Très tôt, nous avons été favorables à une formule hybride, avec une partie virtuelle, en cas d’impossibilité de tout organiser physiquement. Nous avons donc créé une plate-forme, tout en maintenant en parallèle une proposition de programmations in situ, pour faire face à toutes les situations possibles. Ce n’est qu’après le déconfinement que nous avons su la forme exacte que prendrait le festival, avec une partie physique et une autre en ligne. Mais il faut reconnaître que ce n’est pas simple ; aujourd’hui encore, nous ajustons régulièrement notre planification. À ce rythme, je n’aurai une vision globale de ce que nous avons présenté du cinéma italien en 2020 que le lendemain de la clôture du festival !

Qu’est-ce qui a notamment dû changer ?

Nous sommes un festival à cheval sur deux pays différents, qui ont géré et communiqué sur la pandémie de manière différente. La perception en Italie de la situation sanitaire en France est plutôt délicate : les médias italiens racontent par exemple la fermeture des écoles françaises, ce qui contribue à une dramatisation de la situation. Or le virus est une blessure encore ouverte en Italie ; il continue de faire peur. La Mostra de Venise a par exemple mis en place des mesures exceptionnelles, qui fonctionnent très bien mais que nous ne pouvons hélas pas reproduire dans des contextes plus petits tels que notre festival. C’est pourquoi, outre la mise en streaming d’une partie de la programmation, nous avons dû renoncer à faire venir les artistes italiens cette année, non seulement en raison des nombreuses incertitudes liées à la situation en France, mais également du fait des différents tests à effectuer lors du passage des frontières. Certains ont déjà des tournages prévus au lendemain du festival ; ils ne peuvent naturellement pas se permettre d’être infectés. S’il y aura tout de même des vidéos d’introduction pour tous les films, dans les salles et en ligne, nous avons donc décidé de reporter leur venue à l’an prochain.

Financièrement, comment vous en êtes-vous sorti ?

Nous avons la chance de travailler avec la scène nationale, qui est une institution forte à Annecy et dans toute la région. Le festival fait partie de ses activités. La scène nationale a nécessairement dû se réinventer totalement, surtout en ce qui concerne le spectacle vivant qui vit une situation plus terrible encore. Nous avons heureusement conservé toutes les subventions et les soutiens existants. Il y a eu une entraide exceptionnelle, notamment avec les salles. Mais il est évident que, sur le plan budgétaire, nous avons dû changer pas mal de choses : la plate-forme a généré une dépense supplémentaire, ce qui nous a contraints à diminuer d’autres coûts. Globalement, ça s’est tout de même vraiment bien passé.

Comment avez-vous réparti la programmation, entre diffusion dans les salles et mise en ligne ?

En ligne, il y aura la compétition officielle, qui regroupe des films inédits en France, dont deux viennent d’être présentés à la Mostra, ainsi que des films qui n’ont pas encore de distributeur. Nous donnons à ces films la possibilité d’être vus par des professionnels français. Il y aura par ailleurs un hommage à Corso Salani, disparu il y a dix ans, que nous avons monté avec la cinémathèque suisse : il est complètement inconnu en France alors que, pour moi, il est un réalisateur majeur du cinéma italien.

Les projections en salles concerneront essentiellement la sélection ‘‘Prima’’, qui rassemble des films qui vont sortir dans les salles françaises ; ce sont donc souvent des avant-premières, avant les sorties nationales. En ouverture, nous présenterons Je voulais me cacher, un film de Giorgio Dirittu avec Elio Germano qui a remporté le prix de la meilleure interprétation à Berlin, tandis que le film de clôture sera l’avant-première nationale de Notturno de Gianfranco Rosi, qui vient d’être présenté à Venise et qui sortira en France en février 2021 [distribué par Météore Films, NDLR]. Seront également projetés un film des frères De Serio, qui sortira chez Shellac en octobre, et Il mio corpo de Michele Pennetta, une œuvre qui a fait partie de la sélection de l’ACID 2020. Cette sélection ‘‘Prima’’ travaille véritablement sur le lien entre le festival et les salles, afin de contrebalancer l’idée d’un événement uniquement en streaming.

C’est votre quatrième année comme directeur du festival italien d’Annecy. Quelles tendances décelez-vous dans votre programmation, et plus généralement dans le cinéma italien contemporain ? En regardant vos différentes sélections, je suis pour ma part frappé par l’influence croissante qu’occupe le documentaire…

Ce n’est pas si nouveau que ça. J’ai quarante ans. J’ai donc eu la chance de grandir en tant que professionnel avec la nouvelle génération de cinéastes qui, maintenant, font le tour du monde. Ce sont ceux qui ont gagné le prix Sergio Leone, décerné à Annecy, au fil des années : Pietro Marcello, Alice Rohrwacher, Roberto Minervini… Je pourrais également citer Gianfranco Rosi ou encore Jonas Carpignano. Cette nouvelle génération a grandi avec le mélange des formes ; elle a gagné l’attention internationale tout en maintenant un lien profond avec la grande tradition du cinéma italien. C’est le plus intéressant aujourd’hui. Je suis très content de notre compétition cette année : nous avons quatre réalisatrices et quatre réalisateurs. Je suis certain que deux ou trois d’entre eux feront des choses importantes dans un futur proche.

Comment définiriez-vous le cinéma italien d’aujourd’hui ?

Ce que nous présentons à Annecy n’est pas le cinéma italien de l’italianité, c’est-à-dire une présentation de la culture italienne. Notre festival programme des cinéastes et producteurs qui ont certes l’Italie comme point de départ, mais qui sont toujours ouverts sur le monde. Il faut au moins un horizon de création et de distribution à l’échelon européen. Par exemple, le premier prix Sergio Leone que j’ai remis a été décerné à Roberto Minervini, qui vit aux États-Unis et a fait cinq films là-bas ; il n’a jamais tourné un film en Italie, ni même en italien. Il est pourtant l’un des réalisateurs italiens contemporains majeurs. La base de la sélection n’est donc pas l’italianité, mais la qualité.

Pensez-vous que les distributeurs français répondront autant présents que les années précédentes ? D’une part il s’agit d’une édition en partie virtuelle, d’autre part les sorties en salles sont aujourd’hui un véritable casse-tête pour eux.

C’est vrai. Nous sommes dans une situation complètement inédite. Il y a par exemple des films que je désirais avoir dans la programmation mais qui n’ont toujours pas de date de sortie, rendant impossible leur projection dans le festival. Certains n’ont même pas encore été achetés par des distributeurs français, alors qu’ils ont été projetés dans de grands festivals. Le marché est très compliqué aujourd’hui. Cette édition en ligne sera donc un vrai petit test !

Propos recueillis par Pierre MONASTIER

En savoir plus : festival du film italien d’Annecy

 



Photographie de Une – Francesco Giai Via
Crédits : Paolo Tangari



 

 

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