Tout au long de sa vie professionnelle, Françoise Tomé eut, en plus d’être juriste, deux préoccupations : la protection des mineurs et le cinéma. Sa nomination comme présidente de la Commission de classification des films, l’an dernier, lui permet de réunir ces deux dimensions. Portrait de femme et présentation d’une mission peu ordinaire.

Née en 1957 au Mans d’une famille de médecins, depuis sa grand-mère jusqu’à sa sœur en passant par ses deux parents, Françoise Tomé gagne Paris après son baccalauréat pour commencer des études de droit et de langues orientales. « J’ai fait du russe pour ne pas faire de grec en deuxième langue, comme c’était la tradition dans ma famille, se souvient-elle. S’il ne m’en reste plus grand-chose aujourd’hui, la musicalité de la langue demeure : j’aime notamment beaucoup les films russes qui ont une musique tout à fait particulière, que la langue accompagne parfaitement. »

Les films russes ? Initiée très jeune au théâtre (avec une grand-mère comédienne amateure à ses heures) et au cinéma par ses parents, Françoise Tomé développe effectivement en parallèle une passion pour le septième art dès son enfance. « J’écoute très peu de musique, mais le cinéma a toujours fait partie de ma vie », confie-t-elle, citant parmi les œuvres qui l’ont marquée Jeux interdits de René Clément, Soleil trompeur de Nikita Mikhalkov, Casino de Martin Scorsese ou encore L’Humanité de Bruno Dumont.

À vingt-trois ans, elle intègre l’École nationale de la magistrature à Bordeaux. À la sortie, elle devient juge d’instance à Nantes. « J’ai ensuite fait une carrière judiciaire très administrative, avec des passages au ministère de la justice. J’ai notamment été chef de cabinet de Pierre Arpaillange entre 1988 et 1990. » Elle n’a alors qu’une trentaine d’années. « Ça m’a donné une vision complètement différente de la politique et du monde. »

Une vie professionnelle à protéger les plus jeunes

En 1990, elle part sept ans en détachement au Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) comme magistrat en charge des relations extérieures, s’occupant de la législation comparée, « avec le prisme de la protection de l’enfance et de l’adolescence dans les images ». Parallèlement, elle intègre comme experte pour le CSA la commission de classification des films, fonction qu’elle occupera à diverses reprises et sous diverses casquettes – notamment comme experte pour le ministère de la Justice, quelques années après qu’elle a quitté le CSA – entre 1990 et 2011.

À son retour dans la magistrature judiciaire, en 1997, elle retrouve le terrain, comme juge des enfants, en charge du XIXe arrondissement. Siégeant par ailleurs aux cours d’assises mineures, elle dit avoir acquis à cette époque « une vision particulière de ce que c’est qu’un crime d’enfant ou de jeune ». En 1999, elle devient secrétaire général du procureur au Parquet de Paris, occupant une fonction d’organisation à l’intérieur d’une énorme structure qui gère alors plus d’une centaine de magistrats. « Je m’occupais de la gestion, de la réforme pour bâtir une nouvelle organisation fondée sur une politique pénale nouvelle… C’était très intéressant. »

Elle rejoint par la suite le ministère de la Justice, en charge du droit de l’organisation judiciaire, puis l’Inspection générale des services judiciaires, avant de prendre la direction de l’Inspection de la protection judiciaire de la jeunesse, instance qui a entre autres missions le contrôle des établissements accueillant des mineurs suivis par la justice.

À l’été 2014, elle rejoint le cabinet de François Hollande en tant que conseillère justice, fonction qu’elle occupe jusqu’au 1er janvier 2017, date de sa démission définitive de la magistrature judiciaire et de son entrée au Conseil d’État au tour extérieur.

Nomination à la présidence de la commission de classification des films

Au début de l’année 2019, lorsque le CNC lui demande si elle est intéressée par la présidence de la Commission de classification des films, le mandat de son prédécesseur Yves Gounin touchant à sa fin, elle répond positivement sans hésiter. « C’était un beau clin d’œil du sort et des hasards des carrières. »

Cinéphile par passion et protectrice de l’enfance par métier, elle est prédisposée à une telle fonction. Pour autant, et bien qu’elle en fût membre à de nombreuses reprises, Françoise Tomé découvre une mission fondamentalement nouvelle.

« La fonction de présidente est très différente de celle des membres : mon rôle consiste à laisser parler les autres. J’écoute et je régule les débats ; je ne suis pas là pour asséner un avis en début de discussion. J’aime laisser s’éclore les discussions, car c’est souvent riche. Je m’exprime peu. En revanche, je vote et je dis souvent par la suite ce que j’ai voté et les raisons qui m’ont poussé à choisir telle ou telle catégorie. En un sens, et sans que ce soit une critique car j’aime beaucoup ce rôle de médiatrice, j’ai perdu la liberté de ma parole en devenant présidente de cette commission : je dois rédiger des avis qui sont ceux de la commission, et non les miens. »

Le ressenti au cœur des délibérations

Tout film qui sort en salles doit avoir un visa ministériel. Il fait l’objet d’une projection préalable au sein des comités de classification. En cas de proposition d’une mesure de restriction, le film est soumis à la commission de classification, en assemblée plénière, qui réunit professionnels du cinéma, experts des administrations, médecins et psychiatres, associations ainsi que des jeunes de 18 à 24 ans.

« Ce qui est formidable avec cette commission, c’est qu’elle est un lieu d’écoute des autres et des points de vue. La commission de classification des films est l’une des rares commissions administratives où l’on s’exprime à la fois par ce que l’on représente, mais surtout par ce que l’on est profondément. Nous réagissons effectivement à chaud sur des films que nous voyonsJ’aime être surprise par un film. En commission, je vois évidemment des œuvres que je n’aurais jamais choisi d’aller voir autrement et qui sont de vraies surprises, agréables ou non. »

De quoi faut-il préserver les plus jeunes ? Telle est la question essentielle, qui implique à la fois un regard professionnel et un jugement où la sensibilité personnelle s’exprime aussi. « Dans la commission de classification des films, le ressenti est au cœur du sujet, se réjouit Françoise Tomé. C’est rare dans une vie administrative que les gens s’expriment non seulement en raison de leurs compétences professionnelles, mais aussi par rapport à ce qu’ils éprouvent. Jamais on ne fait normalement appel aux sentiments profonds ! Au contraire, toute l’administration est fondée sur le fait qu’on doit faire abstraction de son ressenti. Cette commission est au fond le reflet de notre société. C’est vraiment une mission de protection de l’enfance, qui est le fruit d’un travail collectifChaque œuvre est regardée en son entier, ce qui garantit une protection adaptée. Cette mission s’exerce à travers des avis reposant sur un critère d’âge défini par la loi. »

La commission rend ensuite son avis, qui est transmis au ministère de la Culture en vue de la délivrance du visa. Le ministre doit demander un second visionnage, s’il entend prendre une mesure plus restrictive.

Les critères de la commission

« Depuis que je suis présidente de la commission, aucun film n’a réellement posé de problèmes. Seul le film Chanson douce a demandé un second visionnage. Nous avions initialement proposé une “interdiction aux moins de douze ans” et avons finalement opté pour un “tous publics avec avertissement”. » En un an, le seul film que la commission de classification des films a décidé d’interdire aux moins de seize ans avec avertissement, c’est Liberté d’Albert Serra, présenté lors du festival de Cannes 2019 (en plus d’Irréversible – Inversion intégrale, la nouvelle version du film de Gaspar Noé, avec un montage des scènes dans la chronologie du récit, mais il s’agit d’un film ancien).

« Les causes d’une éventuelle restriction sont toujours les mêmes : la violence répétée, les scènes à caractère sexuel, bien sûr, mais aussi, pour une seule scène très violente ou très marquante ou très difficile, par exemple un suicide notamment d’enfant ou encore des situations d’enfermement terribles qui ne trouvent pas d’issue, détaille Françoise Tomé. Les débats portent presque systématiquement sur la violence montrée ou la violence psychologique. La question que nous nous posons est toujours : de quoi faut-il préserver les plus jeunes ? de quel style d’images ? »

Dans certains pays, dès qu’il y a telle ou telle scène, il y a automatiquement restriction. En Angleterre, par exemple, il existe des critères précis tels que le langage. En France, ces éléments objectifs et précis n’existent pas, hors de la définition par les textes bien sûr, comme la notion de « violence répétée » depuis la réforme de 2017. La méthode hexagonale est différente, globale : l’œuvre est vue et jugée dans son ensemble. « Il peut ainsi y avoir une tension insoutenable dans un film alors qu’aucune scène n’est précisément choquante », précise la présidente de la commission. Ce fut ainsi le cas de Freedom, un film sur l’esclavage des enfants au Cambodge. La violence extrême qui est faite au jeune héros est souvent hors-champ, mais le spectateur est entraîné dans cette situation anxiogène d’enfermement, prisonnier lui aussi du bateau, ce qui a entraîné une interdiction pour les moins de douze ans.

« Ce qui est un critère pour moi, en tant qu’ancienne professionnelle de l’enfance et de la délinquance, c’est l’humanité qui est accordée à la victime, poursuit Françoise Tomé. En général, les jeunes délinquants ont une perte de sens de ce qu’est l’altérité, ce que le cinéma peut renforcer. Je regarde donc toujours s’il y a un fil conducteur qui permet de comprendre. Je suis aussi attentive à la place qui est faite au spectateur, car un film qui fait passer la destruction ou la violence pour un bien qu’on regarde à plaisir, comme l’entomologiste observe les insectes, porte un élément de danger de mon point de vue, qui joue pour l’appréciation que l’on porte sur la mesure d’interdiction éventuelle. » Pour résumer : il ne faut ainsi pas faire passer la destruction ou la violence pour un bien, mais que les maux soient identifiés comme tels.

Un jugement adapté à chaque œuvre

Lorsque nous l’interrogeons sur la quantité de films qui ne reçoivent pas de restriction alors que nombre de parents n’autoriseraient pas leurs enfants à les voir, Françoise Tomé balaye l’argument d’un revers de main, en reprécisant le rôle de la commission et sa fonction : « Nous ne sommes pas une instance éducative ! Nous sommes là pour marquer une limite, pour signaler à tous une protection qui selon nous s’impose. Lorsque nous utilisons l’avertissement, c’est en vue de protéger les publics les plus sensibles. En aucun cas nous ne sommes des éducateurs qui prennent la place des parents ou des professeurs. L’État n’a pas à dicter ce qui est bien ou pas. »

En d’autres termes, ce n’est pas parce qu’il n’y a pas d’interdiction à un film que la commission le recommande pour autant aux enfants et aux adolescents. La mention ‘‘tous publics’’ ne signifie nullement qu’une œuvre est destinée aux plus jeunes.

En quelque trente années, entre 1990, année de sa première participation à la commission comme experte, et aujourd’hui, Françoise Tomé a noté plusieurs évolutions cinématographiques majeures, dont une concerne plus spécifiquement sa fonction : les films d’horreur.

« Je trouve que le cinéma d’horreur américain a beaucoup évolué, analyse-t-elle. Il y a quelques années, il était souvent fondé sur la peur de l’autre, avec l’idée d’un foyer chaleureux dans lequel un intrus surgit. À la fin de ces histoires, après un certain nombre de morts, la cellule familiale ou amicale se reconstituait vaille que vaille. Aujourd’hui, ce qui me surprend beaucoup dans le cinéma d’horreur américain, c’est que cette cellule familiale ou amicale n’est même plus préservée. On tue sa famille, ses proches… L’horreur est poussée jusqu’au bout. » Parmi les exemples qui lui reviennent : Brightburn : L’Enfant du mal, film de science-fiction horrifique américain réalisé par David Yarovesky (interdit aux moins de douze ans) ou encore Midsommar d’Ari Aster, « un film très réaliste et atroce sur les phénomènes sectaires », qui va jusqu’au « triomphe de la secte » (interdit aux moins de douze ans avec avertissement).

« Le rôle de la commission est constamment le même, à savoir cette protection des plus jeunes parce qu’ils sont plus fragiles, mais sans cesse renouvelé en fonction de chaque œuvre visionnée, qui est nécessairement unique, conclut Françoise Tomé. On ne peut donc jamais trancher à l’avance si le film doit recevoir ou non une interdiction ; il y a toujours un débat nourri et profond. Cela garantit une protection adaptée à chaque œuvre. »

Pierre MONASTIER

 

Photographie de Une – Françoise Tomé (DR)

 



 

 

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