L’acteur Gaspard Ulliel est décédé ce mercredi 19 janvier, à la suite d’un accident de ski en Savoie. Il laisse des films d’une incroyable force, deux César et des admirateurs sans voix et sous le choc…

Il est toujours difficile de prendre la plume pour rendre hommage à une personne que l’on a aimée ou admirée. Les mots semblent invariablement maladroits et impuissants pour dire la perte, l’incompréhension et la colère.

Mais si la distance s’installe, les mots deviennent alors galvaudés et tout aussi vides de sens.

Alors, comment parler aujourd’hui de la disparition de Gaspard Ulliel sans tomber dans le panégyrique stérile, commun et creux ? Exercice de l’hommage funambulesque et périlleux.

Comment dire la grâce et la beauté de cet acteur ? Comment écrire l’impalpable ? Car ce qui se voit à l’image, ce que les spectateurs ressentent face au grand écran de la salle sombre est difficilement explicable.

Pourtant, voilà…

Gaspard avait 37 ans lorsque, mardi, il fut percuté par un autre skieur sur une piste de ski de Savoie. Stupidement. Irrémédiablement. Le ciel était bleu, les conditions étaient réunies pour que la journée soit belle. Mais il en a été décidé autrement. Il serait facile d’invoquer le destin ou un Dieu – cruel ! Dans une tragédie, on évoquerait la fatalité. Dans la réalité, qui invoquer ? Gaspard avait d’ailleurs joué dans une pièce en 2012, mais, loin d’être une tragédie, c’était une comédie où il incarnait un jeune homme beau et amoral dont Charlotte de Turckheim tombait amoureuse.

Une filmographie exigeante

Qu’il est troublant après sa disparition de feuilleter sa filmographie : tous ses personnages semblent en effet vouloir dialoguer avec nous.

Si l’émotion est grande face à ce que tous qualifient d’injustice, c’est que Gaspard a commencé à jouer très jeune : repéré par un agent alors qu’il est adolescent, il commence par des unitaires pendant les vacances scolaires. Comme le répétait souvent ce grand timide, être comédien n’avait jamais été un rêve, notamment en raison de ce qu’il appelait une sorte « d’empêchement », c’est-à-dire sa timidité. Puis, tout s’enchaîna naturellement : à dix-huit ans, il incarne Yvan dans Les Égarés, d’André Téchiné, au côté d’Emmanuelle Béart. Grâce à ce personnage de jeune homme débrouillard qui aide Odile, maman de deux enfants, veuve, sur la route de l’exode de 1940, il est nommé au César du meilleur espoir masculin.

Le film qu’il choisit ensuite est une adaptation littéraire : Un long dimanche de fiançailles, de Jean-Pierre Jeunet, adapté du roman de Sébastien Japrisot. Il y incarne Manech, dit le « Bleuet », soldat de la Première Guerre mondiale porté disparu, dont la fiancée refuse obstinément de croire à la mort. Gaspard Ulliel donne à son héros une âme que l’on n’avait plus vue depuis longtemps chez un jeune acteur français : un équilibre fait de tendresse et de force, de fougue et de douceur…

Ce sont ensuite d’autres adaptations littéraires qui vont jalonner ses choix avec notamment son rôle de Joseph, dans la mise en scène maladroite du roman de Marguerite Duras, Un barrage contre le Pacifique, de Rithy Pahn, et surtout celle de La Princesse de Montpensier, de Bertrand Tavernier, dans lequel il prête au duc de Guise son élégance et sa grâce naturelles. Pourtant, si le film remporte un véritable succès critique, il ne reçoit aucun prix.

La consécration

Lorsqu’on lui propose d’incarner une figure masculine pour Chanel, une icône de l’élégance à la française, il accepte mais, comme toujours, avec une sorte de distinction nonchalante. Et lorsqu’on lui demande un jour de définir cette élégance, il lance une réponse en clin d’œil : « Le secret de l’élégance, c’est avoir l’air de soi-même. »

De Chanel à Saint Laurent, il n’y a qu’un pas, qu’il franchit avec grâce… et son incarnation du styliste Yves Saint Laurent marque, comme il avait coutume de le dire, un tournant dans sa carrière. En effet, Gaspard Ulliel ne se contente pas d’incarner son personnage : il l’habite, lui insuffle son âme, à la manière d’un Cyrano qui se serait glissé dans le corps d’un Christian. À l’image, Bertrand Bonello peut alors filmer un film biographique sur Yves Saint Laurent mais, comme en un long fondu enchaîné, c’est Gaspard Ulliel qui se superpose à lui. Le charme du film tient sans nul doute à la force qu’il a su inscrire dans les fêlures de son personnage.

Puis vient Louis, le personnage de Juste la fin du monde, de Xavier Dolan. Et il est un Louis incomparable. Le film, adapté de la pièce de Jean-Luc Lagarce – disparu à trente-huit ans, un an à peine plus âgé que Gaspard ! –, relate le retour de l’auteur dans sa famille, afin de lui annoncer sa mort prochaine. Le texte de Lagarce est empreint de douleur, une douleur qui se dit et qui se redit irrémédiablement et inlassablement, notamment grâce aux épanorthoses chères au dramaturge…

La pièce s’ouvre ainsi sur la voix de Louis : « Plus tard, l’année d’après – j’allais mourir à mon tour – j’ai près de trente-quatre ans maintenant et c’est à cet âge que je mourrai. L’année d’après. » Curieux pied de nez du destin où, après avoir annoncé sa mort au cinéma, il nous quitte sans crier gare ce mercredi 19 janvier…

Alors, oui Gaspard, comme tu le dis dans le film de Xavier Dolan, ce n’est pas la fin du monde, mais c’est certainement la fin d’un monde que tu illuminais de ton tendre regard bleu-gris et que nous continuerons à chercher sur les écrans… tristement…

Virginie LUPO

 



 

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