Cette année 2020 s’entête à nous pourrir les bilans de fin d’année, l’humeur, à ronger nos tournages tout autant que nos embauches. Et vas-y que 2021 s’annonce également vacillante… Que faire contre l’angoisse et le rétrécissement des possibles ? Il existe une méthode en trois actes très précis…

L’air de rien

2020, donc, s’entête à nous pourrir les bilans de fin d’année, et puis l’humeur, à ronger aussi nos tournages tout autant que les embauches. Et vas-y que 2021 s’annonce également vacillante…On fait quoi avec ça ? L’angoisse, angustia, c’est étymologiquement comme on le sait se sentir à l’étroit, c’est se cogner partout dans une pièce ou un passage qui semble désormais sans issue. Que faire contre l’angoisse et le rétrécissement des possibles ? La réponse a de quoi surprendre mais elle est logique. Il faut changer le cadre. Si tu vois tout en gris déplace l’éléphant, dit un proverbe africain. Mais il faut aller jusqu’au bout de ce que cela veut dire. Si, comme le dit Spinoza (et comme nous le pressentons tous), « l’essence de l’homme c’est d’être heureux », et donc d’être dans la joie, il y va de notre existence même de remplacer cette angoisse par ce bonheur, cette impasse par ce chemin. Et il existe une méthode en trois actes très précis. Elle est un vieux secret de la philosophie depuis l’Antiquité.

Acte 1 : se recueillir en soi-même. Exercice inhabituel, difficile, attribut des forts, qui veut dire suspendre la dispersion de nos activités, de nos projets, de nos inquiétudes. À poil tout le monde pour commencer : se déshabiller un instant un peu long de notre image sociale, de nos souvenirs, de tous les plans que l’on est en train de faire – et que la situation actuelle menace de néant. Entrer en soi-même ensuite, sans aucun apparat. Seul devant son poêle comme Descartes, seul dans sa tour comme Montaigne, peu importe où et comment mais se recueillir en soi-même. Rien sans doute n’est plus difficile dans le flux de notre société et tout ce qui nous sollicite que ce face à face intérieur. Rien que réfléchir sur soi, c’est déjà un secret du bonheur (Aristote).

Acte 2 : remettre le sens au cœur de ma vie et de mon activité professionnelle. J’agis sans même savoir ce que je fais, je suis mobilisé pour des raisons que j’ai fini par oublier, je suis embarqué, je ne sais pourquoi, pour aller je ne sais où. Je travaille pour moi ? pour mes employés ? pour ma chaîne, mon théâtre ? pour le public ? Pour qui au fond ? C’est quoi la finalité ? Un grand psychanalyste, Victor Franckl, avait bien vu que la plupart de nos névroses viennent de ce que nous oublions de donner du sens, de chercher le cap vers lequel nous allons. Dans le recueillement en soi-même, poser la question fondamentale : quel est le sens de mon action, de ma vie, de mon existence même ? Le vieux Platon invitait à tout réorganiser dans nos vies par rapport, non pas à des buts subalternes, mais au bien en soi, « ep’ekeina tes ousias », « au-dessus de tout ». Vivre pour le meilleur et remettre au-dessus ce qui doit l’être. Consentir à ce qui est au-dessus et modifier le cadre en fonction.

Acte 4 : décomposer le gros cafard en petits problèmes à résoudre. C’est le truc de Descartes qui a fondé la science moderne… Si tu ne peux déplacer l’éléphant, tu le manges à la petite cuiller, bouchée par bouchée : mettre à part les uns des autres les problèmes et les résoudre distinctement. Quand et si de l’ordre est mis en moi entre ce qui a vraiment du sens et ce qui en a moins, je m’attaque à isoler mes soucis et à les résoudre non pas comme un tout, mais comme des portions. La solution est dans l’action. L’issue, qui crée l’angoisse, c’est à moi de la créer. La trouée, l’échappée, est dans mes mains et dans mes choix. Là où il y a une volonté, il y a un chemin. Le bonheur est dans l’action, mais dans l’action qui vient des profondeurs : du retour en moi-même, et d’un sens retrouvé.

Emmanuel TOURPE

Lire la chronique précédente d’Emmanuel Tourpe :
À qui perd gagne – 2020, meilleure année de l’histoire

 


Emmanuel Tourpe, 50 ans et père de 4 enfants, est le directeur de la programmation TV / numérique de la chaîne culturelle Arte. Il a occupé les mêmes fonctions, ainsi que celles de responsable des Études, à la RTBF pendant presque 20 ans. Docteur habilité en philosophie, il est l’auteur d’un grand nombre d’ouvrages et d’articles scientifiques. Il est également un conférencier international. Il exerce également des fonctions de conseil en communication, management et stratégie. Il tient une chronique bimensuelle dans Profession Audio|Visuel depuis octobre 2020.


 

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