Aujourd’hui que les réseaux sociaux, les lobbyings, les comportements sociétaux tout entiers semblent frappés de passions, il est temps de se demander pourquoi la raison, immanquablement, est frappée de déraison. Tel sera le thème de nos prochaines chroniques, avant et après les vacances… Et pour commencer, voici comme le grand sage Aristote tomba sous l’effet de la passion.

L’air de rien

Ça rigole gras au château ce soir, autour de l’âtre immense où se consument en langues de feu des bûches aussi hautes que des hommes. On se tape la cuisse, ça rit de toutes les dents qui restent et même les timides dames rougissent là-bas dans le fond. Le troubadour, ou peut-être le trouvère tout dépend où l’on est, vient de raconter à larges exagérations un fabliau si drôle qu’il connaîtra neuf versions à des époques différentes. Mais que donc nous amuse cette petite histoire, qui court tout au long du Moyen-Âge tant elle plaira : une historiette, se dit alors un lai. Un lai d’amour courtois, mais enfin surtout une blague. On se régale de ce récit, on l’apprend par cœur, c’est le lai du Sage chevauché. Bouchez vos oreilles, en tous cas faites semblant, mes Dames, car on y raconte comment, et sous toutes les coutures, l’homme le plus intelligent de tous les temps, l’Einstein antique : Aristote, a perdu toute raison sous l’effet de l’amour.

Voici donc Aristote, sage parmi les sages, plus que de raison, l’homme même dont le nom seul veut dire que l’on pense et que l’on réfléchit. Le voici, tel qu’à côté de la cheminée dans cette grande pièce froide on pouvait l’entendre raconter. Aristote est en rage, Aristote est en guerre. Alexandre le Grand, son élève, Alexandre de Macédoine, à qui il a tout appris, est en train de se laisser mener par le bout du nez par une femme. Phyllis, trop belle, Phyllis, trop somptueuse, a mis dans son lit le roi des rois qui dans les délices de ces amours semble ne plus gouverner. Aristote admoneste, Aristote crie très fort : ne pas perdre la raison, garder la tête froide, mon Roi seule la sagesse sied à un monarque !

Le vieux maître est influent. L’amante est mise dehors, Alexandre l’éconduit, et tout aurait pu s’arrêter là. Ç’aurait été le triomphe de la raison, la gloire de la sagesse. Mais le troubadour commence à parler avec des airs mystérieux, il faut se rapprocher pour entendre la suite. Or donc Phyllis veut se venger.

Jour après jour, elle se promène de plus en plus dévêtue devant les appartements du vieux philosophe. Elle sait y faire de la hanche, campe très exactement sa gorge, et déroule sous chaque pas et dans chacun de ses mouvements une pluie de merveilles. Aristote fond d’heure en heure, des morceaux de lui-même se détachent lentement et peu à peu monte à la place une sorte de feu intérieur. Il la désire. Aristote la veut. Le vieux sage finit par se jeter aux genoux de la belle irrésistible, perdant toute mesure, presque vautré dans sa passion. La beauté a vaincu la raison.

Mais Phyllis n’a pas achevé sa vengeance et voir liquéfié de désir le maître impitoyable ne lui suffit pas. Et c’est ici que les rires augmentent car celle dont la splendeur a mis à terre toute la prudence d’Aristote veut encore autre chose : Aristote, si tu me veux, tu devras me laisser te mettre une selle et te chevaucher dans les jardins du roi. Une vraie selle et moi assise sur toi comme sur un mulet.

Le troubadour en rajoute dans les ajouts comiques, mimant le vieux à quatre pattes chevauché par son amante, humilié comme jamais. Et tout le monde rit, dans les jardins du roi comme dans la grande pièce du château, à imaginer le vieux penseur traité comme un âne de bât par une femme dont la passion lui a fait perdre toute raison.

Alexandre lui-même, qui voit la scène depuis sa tour, descend alors très amusé près du vieux maître encore sellé et tout crotté. Soudain Aristote se reprend, d’un coup le sage renaît et constate effaré jusqu’où sa passion l’avait amené. Il dit alors ces mots qu’on lui prête bien volontiers : « La vérité, et je le dis, est que l’amour vainct tout, et que tout il vaincra tant que le monde durera »…

Le lai d’Aristote, qui fit tant rire pendant des siècles, n’a pourtant rien d’une farce anodine ni d’un petit conte courtois navrant. Le penseur chevauché était bien plus qu’une fable graveleuse ou un éloge maladroit de l’amour. S’y annonçait de loin en loin quelque chose de bien plus grand et dont on allait mettre des siècles à comprendre la portée. Dans ce Moyen-Âge naissant, où les sciences expérimentales s’établissaient peu à peu, où les règles de la logique étaient découvertes, quelque chose de très profond était dit par ce fabliau – et pas seulement qu’on peut aimer à perdre la raison.

C’était une prophétie adressée à notre époque bien plus qu’un conte superficiel. Une prophétie qui sera relayée par Erasme à la Renaissance dans son Éloge de la folie. Une prophétie qui sera à nouveau formulée à la fin de la Seconde Guerre mondiale par Adorno dans sa Dialectique de la raison. Puis par Michel Foucault dans son Histoire de la folie. Plus près de nous, par le philosophe américain Justin E. H. Smith avec son best-seller : Irrationality. Le lai d’Aristote, l’Éloge de la folie, la Dialectique négative, l’Histoire de la folie et Irrationality disent tous quelque chose que nous avons failli oublier en voltairiens que nous sommes : la raison peut se perdre, elle a même pour destin de se retourner dans son propre contraire – comme le marquis de Sade qui surgit avec les Lumières et Juliette qui tutoie l’Encyclopédie.

Aujourd’hui que les réseaux sociaux, les lobbyings, les comportements sociétaux tout entiers semblent frappés de passions, de demi-raisons et d’une immense difficulté à retrouver le chemin d’un pensée commune – il est temps de se demander pourquoi la raison, immanquablement, est frappée de déraison. Et surtout comment la sauver, et comment redonner à la sagesse une force et une possibilité de nous sauver – avant que le tissu social ne soit complètement déchiré en convictions adverses.

Il faut sauver le soldat Raison ! Tel sera le thème de nos prochaines chroniques, avant et après les vacances… Oups : on me dit d’aller suspendre ma selle, il semble qu’elle manque à l’écurie…

Emmanuel TOURPE

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Emmanuel Tourpe, 50 ans et père de 4 enfants, est le directeur de la programmation TV / numérique de la chaîne culturelle Arte. Il a occupé les mêmes fonctions, ainsi que celles de responsable des Études, à la RTBF pendant presque 20 ans. Docteur habilité en philosophie, il est l’auteur d’un grand nombre d’ouvrages et d’articles scientifiques. Il est également un conférencier international. Il exerce également des fonctions de conseil en communication, management et stratégie. Il tient une chronique bimensuelle dans Profession Audio|Visuel depuis octobre 2020.


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