Toute pensée rationnelle vit de déraison. Mais il y a deux folies autour de la raison. L’une bonne et l’autre non. Celle qui nourrit la raison et celle qui vient l’infecter comme une toxine.

L’air de rien

Il y a une tradition russe très ancienne et hautement respectée : celle des « fols en Christ », ces mystiques extrêmement intelligents qui déguisaient la clarté de leur esprit dans une comédie parfaite où, pour se faire mépriser et mieux adhérer à leur Dieu humilié, ils mimaient la folie tout au long des jours. Donner dans le dingue, singer la déraison – faire l’éloge de la folie, cela même est un fruit de la raison. Toute société qui veut bien penser produit de la déraison, lui fait une place et même y voit un fruit savoureux.

Alors, pour donner la mesure de ce que je viens d’écrire, c’est un crime. Je viens en quelques lignes de tuer Michel Foucault et de dire, à peu près en sens inverse de son Histoire de la folie, qu’à celle-ci non seulement il est fait place dans une communauté qui se veut rationnelle, mais bien pire et bien plus intéressant : que la raison produit nécessairement, inéluctablement, invinciblement (je manque d’adverbes) son contraire et ne vit que de son opposé. Je peux citer pour ma défense et contre Foucault à la fois Hegel ou Adorno mais on va faire bien plus simple. Là, tout de suite. En quelques mots : toute pensée rationnelle vit de déraison. Mais – et c’est là ce que personne n’a vu – il y a deux folies autour de la raison. L’une bonne et l’autre non. Celle qui nourrit la raison et celle qui vient l’infecter comme une toxine.

La folie malheureuse, celle pour laquelle il ne faut avoir aucune estime mais qui est un fruit pourri de l’ignorance, c’est celle que combattent Aristote, Thomas d’Aquin et Voltaire : l’obscurantisme des imbéciles, l’immoralité des salauds. Folie de la raison théorique :  complotismes, indigénisme, et tous les -ismes qui, sous prétexte de logiques faibles, substituent à la pensée la rage et l’illuminisme. Folie de la raison pratique : Sade, Daech, Pol-Pot et tout ce qui, par une perversion honteuse de la métaphysique des mœurs, renversent l’ordre du bien et du mal. Le philosophe contemporain Justin E. H. Smith en a fait la liste quasi exhaustive dans son best-seller Irrationality ; cet ouvrage est un réquisitoire imparable contre cette déraison-là qui, comme un cancer, s’étend dans l’internet et sur les réseaux sociaux à coup de militantisme, de violence verbale et de rodomontades numériques.

La folie heureuse, celle qui donne un sol et un toit à la raison, c’est tout ce qui permet un vivre ensemble par un penser ensemble, avec la conviction nette que la vérité est toujours plus grande. Folie heureuse : la remise en cause permanente (en théorie des sciences, on appelle ça la révolution des paradigmes), l’association des forces communes qui dépasse l’individu, la confiance dans l’être qu’on appelle la foi, l’émerveillement.

Folie malheureuse : penser par « on » pense, se coucher devant la mode et la propagande, faire le mouton et bêler avec le troupeau. Folie heureuse : cette phrase sublime d’Hilaire de Poitiers, « Nemo novit nisi invicem », « personne ne pense seul mais seulement s’il pense avec autrui », qui peut se résumer à remplacer le « je pense » par « nous pensons donc nous sommes ».

Folie malheureuse : la défiance systématique, le contournement des faits, la perpétuelle recherche d’autre chose que l’évidence. C’est la mauvaise foi. Folie heureuse : la foi dans l’être, la confiance, celle-là qui mène par exemple les scientifiques à creuser toujours plus la constitution de la matière, à croire le monde organisé et soumis à des lois (il pourrait tout autant ne pas l’être). Il n’y a pas de raison heureuse sans la croyance certaine qu’il y a du vrai, du bien et du beau. Nous sommes des héritiers d’une tradition (Gadamer).

Folie malheureuse :  celle de Robespierre, de Twitter, bref de la Terreur organisée, et de tous ceux qui croient que la connaissance peut être sans conscience. Les dingues qui sont persuadés qu’il est possible de penser sans aimer, de penser sans se convertir intérieurement, de penser sans discerner. Folie heureuse : ceux pour qui amour et vérité se rencontrent et qui font de tout débat, de toute discussion, un espace intime dans lequel ils se convertissent au point de vue d’autrui et cherchent la vérité telle qu’elle dépassera toujours nos limites.

Folie malheureuse : celle qui pense que tout est démontrable, que dans une équation on peut faire tenir le monde et mettre à genoux autrui – genre : si tu n’es pas d’accord avec mon commentaire Facebook, je te mets mon poing Godwin dans la tronche. Folie heureuse : celle qui reconstitue le faisceau des indices, tâtonne et ose, remet en cause et recommence, vise toujours plus haut, toujours plus vaste et le meilleur. Celle aussi qui sait que pour convaincre quelqu’un il faut frapper à la porte de son cœur avant de viser la tête et le raisonnement.

Toute raison vit de déraison. Encore faut-il que la folie soit douce, heureuse, qu’elle soit pour la pensée cette sainte absurdité qui met en branle et fournit l’énergie au véhicule de la pensée ; et non pas la crétinerie de ceux qui, mélangeant tout, font obstacle à la sagesse en mettant au cœur de tout l’impersonnalité du « on », la défiance systématique, le vrai sans bonté, ou la clôture de toute réflexion.

Bonnes et folles vacances…

Emmanuel TOURPE

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Emmanuel Tourpe, 50 ans et père de 4 enfants, est le directeur de la programmation TV / numérique de la chaîne culturelle Arte. Il a occupé les mêmes fonctions, ainsi que celles de responsable des Études, à la RTBF pendant presque 20 ans. Docteur habilité en philosophie, il est l’auteur d’un grand nombre d’ouvrages et d’articles scientifiques. Il est également un conférencier international. Il exerce également des fonctions de conseil en communication, management et stratégie. Il tient une chronique bimensuelle dans Profession Audio|Visuel depuis octobre 2020.


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