Il ne suffit plus de bien penser pour bien dialoguer. Ça ne marche plus. On le voit bien dans tous les débats sur le pass sanitaire. Nous sommes là exactement au cœur de la grande et redoutable crise de société actuelle. Et les artistes, dans ce marasme, ont une mission bien particulière et urgente pour sauver le soldat Raison.

L’air de rien

Voilà donc le constat établi, et il est violent : le penser-ensemble ne suffit plus à garantir le vivre-ensemble. L’idée que la raison suffit à nous rassembler ne fonctionne plus. Machin n’écoute plus trucmuche qui a pourtant de bons arguments, il ne pense qu’à avoir le dernier mot sur le fil des commentaires Facebook et bardaf ! nous voilà partis dans de la haine et du ressentiment.

Mais alors, cela veut dire que les deux armes majeures classiques de tout débat sont désormais insuffisantes, déclassées comme l’ont été la bombarde ou le mousquet : la logique et la rhétorique, engins magnifiques qui ont trôné tout au long des XIXe et XXe siècles au sommet de l’arsenal rationnel, sont désormais inefficaces. Il ne suffit plus de bien penser pour bien dialoguer. Ça ne marche plus. On le voit bien dans tous les débats sur les pro-pass et les anti-pass, les provax et les antivax : deux univers mentaux se créent, deux mondes parallèles, qui ne se rencontrent plus. Les arbitrages classiques des faits démontrés et d’une démonstration impeccables sont désuets et sans plus aucune autorité.

Mais alors comment sauver le soldat Raison ? Peut-on encore avoir un vivre-ensemble fondé sur une conviction commune ? Je pense que je viens de dire ici, au détour d’une petite chronique, ce qui va être la grande question des prochaines années – peut-être plus encore que celle des changements climatiques. Sans verser dans le “drama-queen”, on peut assez sûrement se dire que nous sommes là exactement au cœur de la grande crise de société actuelle et celle qui est la plus redoutable de toutes.

Au risque d’étonner tout le monde, je vais poser là sur la table quelque chose d’inattendu. Une idée qui, d’ailleurs, nous concerne singulièrement, nous autres du milieu des médias et du spectacle. Une stratégie pour sauver le soldat Raison tout à fait singulière. Ma première recommandation pour créer à nouveau un vivre-ensemble fondé sur un penser-ensemble ne sera pas tirée d’un renouveau de la logique ni de la rhétorique seulement. Il faut – et c’est ici que les Romains s’empoignèrent – un imaginaire commun.

Voilà exactement où je voulais en venir. Ce n’est pas assez de rappeler les règles dans « l’art de persuader d’Aristote à Beigbeder » comme le titre un ouvrage récent. Redresser la rigueur du raisonnement est indispensable. Mais ça ne suffit jamais. La première porte de l’intelligence est celle du cœur. C’est là quelque chose que les philosophes ou les théologiens ont quelquefois pensé admirablement, mais sans en tirer toutes les conséquences, préférant à chaque fois isoler la raison de l’imagination. L’émotion, et plus précisément aussi tout ce qui relève de l’image, du beau, de l’esthétique, est en réalité le commencement et la racine de la pensée. Ce n’est qu’en cultivant un imaginaire commun, une « phantasia » qui nous rassemble, que l’on pourra curieusement sauver le soldat Raison. Ce n’est pas la raison qui sauve la raison, mais l’imagination. Et cela, c’est notre métier.

Aristote l’avait bien vu, pour qui l’art de persuader s’enracine d’abord dans l’art de savoir donner des images, des analogies, de bien raconter. Philippe Breton en fait l’essence de son livre admirable, que je recommande : Convaincre sans manipuler. Apprendre à argumenter ; la vraie démonstration repose d’abord sur la bonne manière d’amener des images.

Mais c’est sans doute le grand Tolkien qui, avec son ami C. S. Lewis, en a eu au XXe siècle naissant la plus profonde intuition : « Il n’y a pas que les erreurs ou les fausses idées qui peuvent éloigner l’homme de la vérité ou lui faire écran. Il y a aussi les images perverties, l’imagination profanée, soit par le biais de la littérature, soit par celui du monde défiguré par l’industrialisation, l’invasion de la machine et d’une technique inhumaine » (S. Caledecott, Tolkien. Faërie).

Voici subitement notre art à nous autres devenir une véritable vocation dans la crise de la raison que nous traversons : tout d’un coup, nous ne sommes plus des saltimbanques, des amuseurs publics, des rêveurs ou des spécialistes du discernement – mais c’est à une tâche historique que nous sommes affectés. Films, spectacles, diffusion, production ne sont pas des activités économiques seulement, mais bien une œuvre de salut public. Le vivre-ensemble, que ne permet plus la seule pensée commune, repose désormais sur nos épaules. C’est aux spécialistes de l’imagination, du cœur et de l’émerveillement que revient la redoutable mission commando de sauver la société de son éclatement. Cela hausse considérablement notre compréhension de nous-mêmes et du sens de ce que nous faisons…

Voilà pourquoi nos petites chroniques sur la raison, dont on se demandait jusqu’ici ce qu’elles faisaient dans Profession Audio|Visuel, vont devenir dans les semaines qui viennent des réflexions précises sur l’imagination et sa bonne conduite – qui viendront compléter celles que nous avons faites sur la narration et l’art de bien dire les histoires.

Pour sauver le soldat Raison, il n’y a que la féerie qui vaille. Encore faut-il convenir de ce qu’elle veut dire. Comment marche l’apparition du beau ? Comment fonctionne l’imagination ? Sur notre route à venir, des penseurs un peu oubliés comme Bachelard, Sartre, Balthasar vont nous servir de jalons – pour mieux comprendre notre propre métier, maintenant que nous connaissons notre mission.

Emmanuel TOURPE

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Lire les chroniques précédentes d’Emmanuel Tourpe :
Il faut sauver le soldat Raison : 2. Heureux les fous
Il faut sauver le soldat Raison : 1. Le sage chevauché
Les tout petits mondes de l’idéologie : quand la rage de justice crée l’injustice

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Emmanuel Tourpe, 50 ans et père de 4 enfants, est le directeur de la programmation TV / numérique de la chaîne culturelle Arte. Il a occupé les mêmes fonctions, ainsi que celles de responsable des Études, à la RTBF pendant presque 20 ans. Docteur habilité en philosophie, il est l’auteur d’un grand nombre d’ouvrages et d’articles scientifiques. Il est également un conférencier international. Il exerce également des fonctions de conseil en communication, management et stratégie. Il tient une chronique bimensuelle dans Profession Audio|Visuel depuis octobre 2020.


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