Le monde contemporain nous bâtit un univers grisâtre et sans magie, fait de rationalité, de faits objectifs et d’abstractions. Mais un monde imaginaire est souvent plus vrai qu’un monde documenté, pour ce qu’il porte de vie, d’enchantement et de désir. C’est là que peuvent, que doivent intervenir les artistes…

L’air de rien

Croyez-moi, il y a une manière d’être plus intelligent qui rend davantage triste. Un art de voir les choses « objectivement », « selon les faits », « rationnellement », « abstraitement », où l’on gagne en science ce que l’on perd en magie. C’est le drame, mille fois raconté, de notre modernité et de nos Lumières où le monde, toujours mieux compris, est toujours plus désenchanté.

C’est très vrai pour une passion française, celle de l’Histoire : à force de réduire les récits aux faits démontrables, de monter en épingle la méthode « historico-critique », il ne reste plus de notre passé qu’une somme inanimée, documentaire et froide de la vie. Un cadavre de récit, une peau morte. Finies les légendes dorées, à bas les évangiles apocryphes, les chansons de geste et les grandes épopées. Arthur s’en est allé, Morgane a disparu, Merlin n’enchante plus. L’imaginaire, qui tirait des événements leur part de rêve et en donnait la substance spirituelle, doit maintenant se taire devant l’Histoire glacée des faits dont plus rien ne rayonne et dont l’objectivité parfaite a la raideur d’un mort.

Résistance ! Vive les trouvères, et vive les troubadours ! Il faut suivre les pas de ceux qui, voici plus d’un siècle, ont compris la force de la légende et la puissance de l’imaginaire : Lewis Carroll bien sûr, mais aussi et surtout Tolkien et son ami C. S. Lewis. Ces deux-là, avec leur ami Charles Williams, prônaient au sein de leur mouvement des Inklings le pouvoir supérieur du récit fantastique sur toute démonstration historique ennuyeuse. Pourquoi croit-on que les Harry Potter et les Marvel l’emportent au box-office sur le « cinéma vérité » ? C’est que les Inklings avaient raison de réenchanter le monde par des légendes plus belles que les faits historiques.

Le philosophe allemand Wilhelm Dilthey (1833-1911) l’a découvert à la même époque que celle où Le Seigneur des anneaux était écrit : pour bien saisir un fait, il ne suffit pas de sciences qui se mettent au balcon du monde en « expliquant » les choses ; il faut aussi, et surtout, « comprendre » de l’intérieur et par l’esprit les événements du temps, les prendre avec soi et en soi sous forme de nourritures intérieures. Quand le Puy du Fou, voici quelques années, a l’intuition d’un « parc légendaire » pour nous plonger dans l’histoire, c’est avec ce coup de génie que le récit inspirant vaut bien plus que la succession des faits. Chercher dans l’histoire telle qu’elle fut les figures des génies, des héros et des saints (Max Scheler), c’est cela raconter.

Quand on veut bien au moins faire place, à côté de l’histoire scientifique, au récit légendaire, c’est notre futur qui s’enrichit du passé où il trouve des racines spirituelles. Ce n’est pas mentir que raconter des âges d’or ; ce n’est pas tromper que rassembler autour de personnages inventés une multitude de vertus réelles et de courages dispersés ; ce n’est pas être dans le faux que dire la vérité autrement, à travers les images, les analogies, les embellissements ou les archétypes. Au contraire, Jung nous l’a appris, notre psychologie fonctionne à travers les symboles ; il n’y a de rapport au monde et à soi-même que par le récit. Un monde imaginaire est plus vrai qu’un monde documenté parce qu’il transfuse dans les esprits de notre temps le sang chaud d’un passé rêvé qui vient féconder les forces d’aujourd’hui. L’imagination au pouvoir ! La légende au sommet ! Car l’esprit sera toujours plus grand que les faits.

C’est là un enjeu majeur de notre siècle, dont les années apéritives ont déjà déçu, et spécialement de nos métiers audiovisuels. Le danger est immense de perdre toute magie quand règnent la technocratie, le transhumanisme, le primat de l’économie, un art devenu conceptuel et une action politique où les livres deviennent des biens inessentiels. Un monde gris et plat s’annonce, accentué par l’abstraction du « gender » : les relations entre les hommes et les femmes sont au bord du désastre, en pleine guerre même. La métaphore, la poésie, tout ce que le fin’amore avait compris et que Paul Éluard portait si haut, à savoir la légende magnifique qui fait de l’amour un immense chant de désir et de mystère, tout cela est indispensable si l’on veut tout simplement que le désir existe encore. L’essence de l’homme, Spinoza l’avait bien vu, est dans ce désir même : l’éteindre, en supprimant le rêve, signera la fin de toute humanité par l’abstraction devenue reine.

Cela suffit, cette grisaille et cet univers sans magie où l’on veut nous abîmer. L’imaginaire est notre pain de vie, l’eucharistie qui donne sens à tout : s’il n’est pas vrai que « la terre est bleue est comme une orange », il ne vaut pas la peine d’y vivre…

Emmanuel TOURPE

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Lire les chroniques précédentes d’Emmanuel Tourpe :
Il faut sauver le soldat Raison : 3. Cultiver les fantasmes
Il faut sauver le soldat Raison : 2. Heureux les fous
Il faut sauver le soldat Raison : 1. Le sage chevauché

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Emmanuel Tourpe, 50 ans et père de 4 enfants, est le directeur de la programmation TV / numérique de la chaîne culturelle Arte. Il a occupé les mêmes fonctions, ainsi que celles de responsable des Études, à la RTBF pendant presque 20 ans. Docteur habilité en philosophie, il est l’auteur d’un grand nombre d’ouvrages et d’articles scientifiques. Il est également un conférencier international. Il exerce également des fonctions de conseil en communication, management et stratégie. Il tient une chronique bimensuelle dans Profession Audio|Visuel depuis octobre 2020.


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