Nombreux sont ceux qui opposent l’imagination à la raison, le monde des images et celui des idées. Mais l’imaginaire nourrit la raison comme une source : la poésie n’est pas le contraire de la raison mais sa racine secrète. Voilà qui ouvre un vaste champ aux professionnels des arts et de la culture…

L’air de rien

Dans un texte à gros bouillons lumineux, Le dormeur éveillé, Gaston Bachelard a eu ces mots à la frappe de diamant : « Notre appartenance au monde des images est plus forte, plus constitutive de notre être que notre appartenance au monde des idées. Avant la pensée il y a le songe, avant les idées claires et stables, il y a les images qui brillent et qui passent. Pris dans son intégralité, l’homme est un être qui non seulement pense, mais qui d’abord imagine. »

Génial Bachelard ! Dangereux Bachelard ! Tout cela à la fois ! Que tu as raison et que tu as tort, sur l’échelle de la vérité poétique ! Bachelard, c’est tout d’abord notre caricature, un intime en quelque sorte : tellement obnubilé par ce qu’on n’appelait pas encore les biais cognitifs, les croyances qui perturbent la connaissance scientifique, la première moitié de son œuvre est tout entière dirigée contre les images, les symboles, le règne de la poésie si l’on veut établir celui de la raison. Et puis voilà, tout d’un coup, sans prévenir, au mitan de sa vie dans une forêt obscure, le voici qui défend le rêve « plus vrai que l’expérience » (La Psychanalyse du feu). Bachelard mon frère, mon miroir : tout comme nous, comme chacun de nous, tu mets à parts égales, mais sur deux plans que rien ne relie, la raison d’un côté et l’imaginaire de l’autre.

En même temps, le vieil Aristote et le jeune Thomas d’Aquin n’ont pas mieux fait. « Cogitative » qu’ils appelaient l’imaginaire, le pouvoir des rêves. Dans mes cours, ça claque métallique : De anima III.3. Intitulé peu sexy qui dit, en gros et pour faire court, que dans l’extraordinaire dispositif de notre intelligence, nos cinq sens sont montés en sauce dans un « sens commun », sorte de synthèse déjà pleine d’esprit ; et puis la mémoire enracine tout cela dans une histoire personnelle, pour que le passé ne manque pas au présent et que notre expérience de vie donne le ton de toute perception ; mais à regarder le passé, on devient une statue de sel comme la femme de Lot. Alors Aristote noue la mémoire à la cogitative, c’est-à-dire à l’imaginaire, c’est-à-dire au possible et au futur, avant même que nos forces intellectuelles ne s’en mêlent.

Bref : Athènes, one point. L’imagination a pour la première fois un rôle dans la connaissance que l’homme a du monde. Bachelard est déjà, 2 500 ans avant, un vieux de la vieille et un ronchon dépassé : chez le sage Aristote, l’imaginaire n’est pas du tout, mais alors pas du tout, une planète à côté de la raison ou de la science. Elle nourrit la raison comme une source. Le chemin est très clair et ne souffre pas de rupture : les sens alimentent le sens commun, qui se déploie en mémoire du passé et en espoir du futur, avant de progresser vers l’intelligence. Les rêves nourrissent la raison chez le précepteur d’Alexandre – qui n’aurait sans doute jamais imaginé l’Asie qu’il allait conquérir sans un maître en fantasmes comme Aristote.

Bachelard 0 – Aristote 1. La poésie n’est pas le contraire de la raison mais sa racine secrète. Un astrophysicien comme Trinh Xuan Thuan aurait-il pu écrire sinon un beau livre de science sous le titre La mélodie secrète ? Newton aurait-il écrit ses lois s’il n’avait été l’un des plus grands mystiques de l’univers qui soit ? Qui sait même que ce monstre sacré de la Science a prophétisé la fin du monde et sa date potentielle à partir de sa lecture de la Bible ?

Mais enfin bon, on ne va pas se la jouer. La philosophie a rarement pris au sérieux l’imagination. Même Aristote n’en fait qu’une étape sur le chemin de la raison. Une auberge pour faire étape. Je suis bon prince : je déteste Sartre, son castor et leur pédophilie notoire, mais il faut bien concéder que L’imagination (1936) puis L’Imaginaire (1940) du laideron existentialiste avaient de la gueule. Je cite : « L’image est un certain type de conscience. L’image est un acte et non une chose. L’image est conscience de quelque chose. » On y est. Quelque chose est dit qui ne peut plus être effacé.

Je tiens, après et avec Sartre (et ça me fait mal), que la zone imaginale comprise entre poésie, symbole, analogie, rêves ou légendes, n’a rien d’une planète à part de notre intelligence comme le veut Bachelard ; qu’elle n’est pas une marche rapidement franchie sur la voie de la raison comme Aristote le clame. Non. L’imaginaire est même au contraire la zone moyenne qui intercède entre la réalité que nous vivons et l’idée que nous nous en faisons. J. H. Newman opposait la « connaissance notionnelle », notre raison, à la « connaissance réelle », notre intuition fondée sur notre expérience.

Je tiens et encore le fais-je avec panache, qu’il y a dans le rêve une puissance oublié, le Troisième Pouvoir : celui d’une connaissance imaginale qui fait charnière entre nos pressentiments toujours trop pauvres et nos concepts toujours trop vides. L’imagination, ce tissu dans lequel nos métiers de l’audiovisuel découpent les grands récits où notre histoire se raconte, est bien, enfin, une faculté en soi et une connaissance du monde authentique. Rêver c’est connaître. Malebranche appelait l’imagination la « folle du logis ». Elle est, me semble-t-il, bien au contraire, la maîtresse-femme dont toute intelligence découle et qui peut, sous réserve d’inventaire, souder à nouveau un monde éclaté que plus aucune logique commune ne cimente. « La poésie est le langage premier de l’Humanité » (Hamann).

Emmanuel TOURPE

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Emmanuel Tourpe, 50 ans et père de 4 enfants, est le directeur de la programmation TV / numérique de la chaîne culturelle Arte. Il a occupé les mêmes fonctions, ainsi que celles de responsable des Études, à la RTBF pendant presque 20 ans. Docteur habilité en philosophie, il est l’auteur d’un grand nombre d’ouvrages et d’articles scientifiques. Il est également un conférencier international. Il exerce également des fonctions de conseil en communication, management et stratégie. Il tient une chronique bimensuelle dans Profession Audio|Visuel depuis octobre 2020.


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