Films, fictions, séries, théâtre, danse… Tout cela, loin d’être un accessoire, constitue au contraire l’enjeu le plus profond de notre culture et de notre esprit. L’imaginaire est le moyen le plus décisif et le plus évident de décider d’un monde. Mépriser les artistes, c’est tuer l’imaginaire, la vie brûlante, le pouls de l’humanité.

L’air de rien

C’est peu connu ; mais les Lumières en France, l’Aufklärung en Allemagne, n’ont pas été un triomphe total, contrairement à ce que l’on raconte à l’école. Je ne parle même pas de cette espèce de retournement absolu de la raison voltairienne dans son image brutalement inversée : les délires du Marquis de Sade, que l’on a notée à raison (Adorno, Horckheimer).

J’évoque plutôt des choses bien moins connues – l’objection insistante, persistante, et à bien des égards prophétique, que des poètes et des mystiques ont élevée face au sapere aude (« ose connaître ») des Kant ou Diderot. Somniare aude, « ose rêver » est le rempart qu’une myriade de Louis-Claude de Saint-Martin, Hamann, Novalis, Schlegel, mais surtout Herder, ont élevé contre la raison déifiée. On a aujourd’hui oublié ce que fut le grand, l’immense combat que mena le non moins monumental Herder de la Métacritique de critique de la raison contre Kant. Ce fut celui de l’esprit total contre la raison seule ; ce fut celui de l’homme intégral contre le « Je pense » isolé ; ce fut celui de la langue, de l’esprit des peuples, des mythes et des légendes contre le formalisme sec d’une universelle raison épurée et abstraite de toute racine. Ce fut celui de la magie naturelle contre l’exploitation technique des ressources.

Je donne raison, définitivement, et par-delà les siècles, à Herder contre Kant et contre tous les pisse-froid de la raison calculatrice, manipulatrice, réductrice et froide : « Ce sont les profondes sensations qui offrent les profondes connaissances, et les plus fortes passions, bien ordonnées, sont l’empreinte sensible d’une forte raison » (Herder, Du connaître et du sentir). L’esprit qui sent, l’esprit qui aime, l’esprit qui imagine, l’esprit qui aime, connaît plus certainement que l’expert ratiocinant, l’énarque brillant, l’X se rengorgeant, ce qu’il en est de la vie brûlante et ce qu’il en est du pouls de l’être.

C’est pourquoi notre vivre-ensemble, notre avenir même, seront ce que les images, l’imaginaire et le monde des rêves d’aujourd’hui ouvriront comme chemins. Films, fictions, séries, théâtre, danse… tout cela, loin d’être un accessoire et un divertissement, constitue au contraire l’enjeu le plus profond de notre culture et de notre esprit.

La manière dont nous nous rêvons, la manière dont nous nous imaginons, formule notre être à venir. Il n’est pas anodin de faire passer des messages et des idées par l’imaginal ; c’est au contraire le moyen le plus décisif et le plus évident de décider d’un monde. Elles se trompent les Églises, ils se trompent les politiques, et ils sont tout à fait à côté de la plaque les intellectuels, qui méprisent l’imaginaire, l’audiovisuel, le petit monde à leurs yeux de la culture. Ce n’est pas dans les idées seules, ce n’est pas dans la raison seule, ce n’est pas dans l’intelligence que cela se passe et que cela se décide : c’est dans l’imaginaire et sa magie.  Au cœur de nos métiers. Nous autres de l’audiovisuel sommes aussi importants pour la société que l’école ou que l’université. Il faut oser, j’ose.

Mais voilà, deux dangers menacent parallèlement le pouvoir des rêves et le règne des poètes. Deux abîmes où l’imaginaire peut se perdre.

La force de l’imaginaire est telle d’abord qu’il faut la maîtriser. Il est tellement exact, il est tellement vrai, que le pouvoir de l’image dépasse celui de la raison, qu’on l’a détournée et qu’on l’a pervertie. Cela commence avec le neveu de Freud, Edward Bernays, qui dévoie aussitôt qu’il la comprend la force de l’imagination, l’empire inconscient des images. Il crée la propagande, le marketing, sur base de la manipulation par les images, ouvrant la porte aux pires années du XXe siècle. L’Institute for propaganda de Miller aux États-Unis va formuler dès les années 1920 les pires moyens de convaincre un consommateur. La propagande allemande va puiser dans les forces de l’imaginaire, inaugurant le règne de la télévision aux jeux de Berlin de 1936, organisant les impressionnantes cérémonies de Nuremberg, la force de réunir sous les mêmes faisceaux tout un peuple. Qui ne comprend pas le rôle de l’image et de l’imaginaire, et s’évertue à croire en la raison seule, ne peut qu’être débordé par l’immense perversion dont est aussi capable la magie du rêve.

Caute ! Il faut prendre garde aux forces que l’on mobilise par l’imaginaire – comme s’il pouvait y avoir un porno « féministe » (!) ou comme si l’univers ultra-violent et sans vergogne de certains jeux vidéo était « anodin ». Voilà bien des idées d’intellectuels qui décidément n’ont rien saisi de ce que l’imaginaire peut et fait : il n’existe au monde aucun pouvoir plus élevé que celui des images et des histoires. Qui sait raconter possède tous les empires.

Le second péril est celui qu’Enki Bilal, le scénariste bien connu, a récemment dénoncé avec force dans un ouvrage d’entretiens avec A. Rivierre (L’homme est un accident) : la bien-pensance, qu’elle soit woke ou qu’elle vienne simplement de gens qui confondent la vertu et l’ennui, menace désormais. Je cite in extenso :

« Quand je vois toutes les actions menées au nom de la cancel culture, j’ai peur. J’ai peur car je n’oublie pas que lorsqu’une dictature arrive au pouvoir, la première chose qu’elle fait, c’est d’écarter certain·e·s écrivain·e·s et artistes ou de choisir quelles sont les œuvres autorisées et quelles sont celles à éliminer. Or, ce qui est nouveau c’est que cette fois-ci, ce n’est pas nécessairement le gouvernement politique en place qui agit en ce sens, en tout cas pas en France. Ce sont certaines personnes et certaines communautés qui jouent aujourd’hui ce rôle. […] Au rythme auquel vont les choses, je m’attends, d’ici quatre ou cinq ans, à vivre dans une société où les imaginaires seront fortement proscrits. L’imaginaire sera l’ennemi public numéro un. Il faut dire que c’est un suspect idéal puisqu’il est le garant de la liberté, du vagabondage, de l’irrévérence et de l’autonomie intellectuelle. Or, quand la volonté est celle d’un contrôle strict, voire d’une imposition coercitive d’idées ou de croyances, alors ces valeurs doivent disparaître au plus vite. En toute honnêteté, si je devais attendre le retour d’une dictature, j’aurais imaginé que celle-ci soit politique ou économique. Je me suis lamentablement trompé, c’est bel et bien une dictature culturelle qui se met en place!« 

Fassent les temps à venir que nous n’oublions jamais, pour le meilleur et pour le pire, à quel point le métier des magiciens, notre mission de faire rêver, le pouvoir de l’imaginaire, est un pouvoir extrême.

Ils ont tort, ceux qui croient que la raison seule mène l’homme. C’est l’esprit entier, plus vaste que la raison, qui l’anime, fait de sentiment, de poésie, une intelligence qui englobe à la fois le fantasme et le concept. Voilà pourquoi d’ailleurs par définition la cybernétique a tort dès le départ quand elle pense copier l’homme par la machine. Nous ne sommes pas raison pure mais un esprit total, et dans cet esprit, ce qui compte, c’est le pouvoir des images, des histoires et la vérité des poètes tout autant que les équations des experts. Il n’y aura de salut pour le soldat raison que si on laisse la magie des rêves en prendre soin, le nourrir et l’entraîner toujours plus loin.

L’intelligence totale est celle de l’esprit, qui unit dans une noce sacrée la force de l’imaginaire et la pureté de la raison, le poème et la démonstration : le sang des siècles, dont parle le mage, et la lumière du jugement, dont s’émerveille la science.

Emmanuel TOURPE

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Lire les chroniques précédentes d’Emmanuel Tourpe :
Il faut sauver le soldat Raison : 5. L’imagination au pouvoir
Il faut sauver le soldat Raison : 4. Ma légende est plus vraie que votre Histoire
Il faut sauver le soldat Raison : 3. Cultiver les fantasmes
Il faut sauver le soldat Raison : 2. Heureux les fous
Il faut sauver le soldat Raison : 1. Le sage chevauché

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Emmanuel Tourpe, 50 ans et père de 4 enfants, est le directeur de la programmation TV / numérique de la chaîne culturelle Arte. Il a occupé les mêmes fonctions, ainsi que celles de responsable des Études, à la RTBF pendant presque 20 ans. Docteur habilité en philosophie, il est l’auteur d’un grand nombre d’ouvrages et d’articles scientifiques. Il est également un conférencier international. Il exerce également des fonctions de conseil en communication, management et stratégie. Il tient une chronique bimensuelle dans Profession Audio|Visuel depuis octobre 2020.


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