Plus de lumière ! Il faut plus de lumière dans nos récits… C’est la lumière qui est notre métier, c’est de lumière que sont faits les grands récits qui nous font sortir de la caverne.

L’air de rien

Tout le monde sait que Goethe est mort en criant : « Plus de lumière ! ». Mehr Licht ! Alors, pour être franc, personne ne sait s’il voulait juste qu’on ouvre les rideaux parce qu’il n’y voyait plus rien, ou s’il a été ébloui au seuil du grand passage par un faisceau de clarté extrême par où il a été ravi. Peu importe. Pour cette dernière chronique de notre petite collection consacrée à l’imagination, il m’a semblé opportun de lui piquer la réplique. Parce que cela résume à peu près tous les exemples concrets que je vais proposer ici.

Il ne suffit pas de dire que les rêves sont aussi importants dans notre projet de société que les déductions intellectuelles, l’éducation ou les expertises et la science. Tout ça est un peu abstrait. À quoi est-ce que je songe donc, quand je dis que dans la guerre des récits qui s’est ouverte, nous devons avoir les meilleurs, les plus nobles et les plus capables de porter notre imaginaire commun vers ce qui a le plus de sens et qui peut le mieux réparer notre tissu social en si piteux état ?

On me demande, je réponds. Au pif, en vrac, au kilo, tout de go, sans même réfléchir trop longtemps tant les exemples abondent et tant il suffit de se pencher pour en cueillir.

Hop, le premier qui vient. Il y a une espèce de mode persistante depuis quelques années à créer des « héros complexes », tourmentés, à la « Dexter ». Finis les gentils gentillets, les personnages “one-side”, terminée la Disney-isation des récits et les polarisations faciles. Il faut montrer la face sombre des personnages, la rugosité de leur caractère. La chaîne de service public finnoise Yle en a même fait une nouvelle « spécification » officielle de ses futures fictions : « the dark side ». « L’histoire doit nous rapprocher du mal » (sic). Je crois que tout le monde voit bien l’idée derrière : faire tomber la statue des héros (décidément, il ne fait pas bon être statuaire ces temps-ci), « rapprocher les personnages du public afin qu’il s’y identifie ». Voilà voilà.

L’idée n’a rien de compliqué. C. G. Jung a depuis longtemps montré que les deux archétypes de l’ombre et de la lumière sont indispensables à notre équilibre psychique. Mauriac l’avait d’ailleurs bien appliquée, cette idée, dans L’Agneau jadis : un personnage sur le fil du rasoir, marchant sur ce fil entre sainteté et damnation. Mais voilà. À force de banaliser les héros, de compliquer le simple, d’enténébrer la lumière, de salir à peu près tout ce qui est beau et grand, n’a-t-on pas perdu quelque chose en passant ? Je veux dire, ce que Mauriac, lui, n’avait pas oublié dans son récit, à savoir, tout le sérieux d’une décision morale, toute la gravité d’une vie et le caractère, précisément dramatique, du combat en nous entre la clarté et la nuit.

Je pose ma première hypothèse, fondée sur ce premier exemple : et si nos héros, sans redevenir des princes et des princesses sans relief ni vie intérieure, étaient en situation de lutte, de victoire parfois, de grandeur souvent, et de plus de lumière que d’ombre ? Que le héros soit torturé est une chose ; qu’il n’y ait plus d’éclat, d’idéaux, de tout ce qui est grand et sérieux dans un combat intérieur, c’est autre chose : que nos rêves et nos récits reprennent goût à aller vers la clarté. Aurions-nous eu des Guy Môquet, des Jacques Lusseyran, des Lucie Aubrac s’il n’y avait pas, au cœur de leur imaginaire, le grand récit d’un sacrifice possible de soi pour son pays et la liberté ? Liberté j’écrirai ton nom – et je dirai quels combats te méritent, quels sursauts intérieurs sont à ta hauteur. Il n’est pas tout à fait certain que, nourris à Capitaine Marleau, ils eussent donné leur vie. Et encore, ce personnage n’est pas le pire, loin de là, de ceux qui aujourd’hui nourrissent notre imaginal.

Allez hop, d’autres exemples, comme cela vient. Plutôt que d’avoir un art qui se contente de « dénoncer » et de « protester » ou de « déconstruire », si nous avions un art qui raconte aussi comment changer les choses et s’engager ? Mehr Licht. Plutôt que des récits fréquemment anxiogènes sur l’avenir environnemental (économique, technologique…), qui tétanisent nos enfants, pourquoi ne pas plus souvent raconter que le pire n’est pas certain, que, là où il y a une volonté, il y a un chemin, et mobiliser leurs énergies en donnant à y croire ? Il y a bien un journalisme constructif, pourquoi pas une fiction constructive ou un art constructif ? Mehr Licht. Plutôt que de nous contenter d’avoir des récits qui sont « le miroir de la société actuelle », pourquoi ne pas avoir aussi des songes, des utopies – des rêves de mieux et de meilleur ? Est-ce donc une ignominie que d’accrocher nos charrues aux étoiles ? Mehr Licht. Plutôt que de déployer partout où cela est possible des récits qui disent l’échec, la fêlure, le ratage, les problèmes, pourquoi ne pas réintroduire en vis-à-vis les types des héros, des génies et des saints ? Mehr Licht. Plutôt que de déployer la guerre des sexes et des races, pourquoi ne pas chercher dans les récits les points d’accord, les grands compromis que la justice, l’amour et la mémoire peuvent nouer ? Mehr Licht.

La liste est infinie, de ces récits déceptifs qui se contentent de peu, au lieu de tenir le rang qui est seul digne du rêve : celui de redonner espoir, courage et un sens. Pourquoi croit-on que les premières grandes études de sociologie des médias (Herta Herzog) ont découvert les besoins fondamentaux de wishful-thinking et d’advice seeking dans les feuilletons quotidiens ? C’est un point de vue d’intellectuel en chambre que de penser la fiction comme n’étant qu’une caisse d’enregistrement de nos médiocrités, de la banalité grise et de la bassesse : c’est même, si l’on me permet le mot, une manière de perpétuer la médiocratie des âmes qui menace tant notre existence, à laquelle manque tellement le sens. Voilà ma deuxième et ultime hypothèse. Je n’en ai pas d’autre plus forte après celle-ci.

L’objection est immédiate, fulgurante : est-ce que cela veut dire que, dans la guerre des récits, nous devons opposer du ‘‘feel-good’’ et des ‘‘happy end’’ hollywoodiens à l’éclatement des visions du monde, histoire de rassembler tout le monde autour de bons sentiments ? Ce n’est pas du tout mon propos. Nous avons redécouvert, depuis les Fleurs du mal jusqu’à Primo Levy, en passant par Freud, l’extrême fragilité de notre condition – fragilité devenue le modèle même de notre compréhension de nous-mêmes. Elle est incontournable et les grandes histoires, telles les tragédies grecques, ne faisaient pas l’impasse sur le talon d’Achille non plus. Mais c’est précisément dans l’acharnement à se relever toujours, à viser plus haut, que commence un récit. Camus l’avait compris : « Ce qu’on apprend au milieu des fléaux c’est qu’il y a dans les hommes plus de choses à admirer que de choses à mépriser. » C’est dans l’entremêlement des passions et des idéaux que jaillissent les gigantomachies, les mythes, les contes et tout ce qui dans un récit nous purifie et nous guérit, nous entraîne et nous fait grandir. C’est quand une histoire nous met en demeure de changer de vie qu’elle devient éternelle. C’est quand elle devient un drame pour nous qu’elle commence son effet.

C’est une chose de ne pas cacher la misère et raconter la vie telle qu’elle est. Mais il y a aussi un réalisme supérieur, dont sont faits les grands songes, qui tourne vers la lumière et guide vers l’unité et l’action commune un imaginaire partagé. Il faudrait ne pas perdre de vue que nos métiers sont des métiers de magiciens aussi, et pas d’éboueurs ou de perroquets de ce que les gens savent d’eux-mêmes. Notre mission est de fondre l’or des idées, des idéaux et d’un lien social, au creuset des luttes et des combats dont sont faits le monde et nous-mêmes. Plus de lumière ! Il faut plus de lumière dans nos récits… C’est la lumière qui est notre métier, c’est de lumière que sont faits les grands récits qui nous font sortir de la caverne. Mehr Licht

Emmanuel TOURPE

.
Lire les chroniques précédentes d’Emmanuel Tourpe :
Il faut sauver le soldat Raison : 6. Ce qui menace nos rêves
Il faut sauver le soldat Raison : 5. L’imagination au pouvoir
Il faut sauver le soldat Raison : 4. Ma légende est plus vraie que votre Histoire
Il faut sauver le soldat Raison : 3. Cultiver les fantasmes
Il faut sauver le soldat Raison : 2. Heureux les fous
Il faut sauver le soldat Raison : 1. Le sage chevauché

.


Emmanuel Tourpe, 50 ans et père de 4 enfants, est le directeur de la programmation TV / numérique de la chaîne culturelle Arte. Il a occupé les mêmes fonctions, ainsi que celles de responsable des Études, à la RTBF pendant presque 20 ans. Docteur habilité en philosophie, il est l’auteur d’un grand nombre d’ouvrages et d’articles scientifiques. Il est également un conférencier international. Il exerce également des fonctions de conseil en communication, management et stratégie. Il tient une chronique bimensuelle, qui n’engage que lui et en aucun cas les différentes institutions pour lesquelles il travaille, dans Profession Audio|Visuel depuis octobre 2020.


.

Restez informé !