Au Kurdistan, une reporter française (Emmanuelle Bercot) rencontre la charismatique meneuse (Golshifteh Farahani) du bataillon des Filles du soleil, désespérée de combattre les extrémistes qui ont abusé d’elle et tué sa famille, tout en essayant de retrouver son fils, perdu depuis longtemps.

Tel est le sujet du nouveau film de la réalisatrice Eva Husson, Les Filles du soleil, en compétition lors du dernier festival de Cannes, en mai dernier. Entretien.

Comment avez-vous décidé du niveau de précision visuelle que vous souhaitiez pour votre film, car vous parlez aussi d’esclavage sexuel, puisque beaucoup des femmes qui s’engagent ont fait l’expérience des horreurs qui se passent en captivité ?

En tant que femme, je suis souvent très dérangée par la manière dont la violence à l’encontre des femmes est présentée à l’écran : c’est presque comme si certains réalisateurs et spectateurs prenaient plaisir aux scènes de viol. J’ai donc décidé d’en maintenir la représentation à un minimum absolu, aussi parce que je ne voulais pas aliéner les gens.

Je suis allée au Kurdistan et j’ai rencontré autant de femmes que possible : des prisonnières, des anciennes prisonnières, des combattantes et même des reporters. Je ne suis pas kurde, évidemment, et je déteste quand les films essaient de représenter telle quelle une nation ou une culture au lieu de faire quelque chose de complètement différent. Notre film était une petite production, mais nous avons fait venir des gens de partout dans le monde, de vraies Kurdes. Une des actrices a fui le pays quand elle avait seulement trois ans, après que son père a été tué. Elle porte encore son histoire en elle. Si j’avais tout montré tel que c’est vraiment, la plupart des gens n’auraient pas été pas capables de l’encaisser. Ils auraient dit : « c’est trop ». Et pourtant, croyez-moi, la réalité dépasse tout ce que vous pourriez jamais imaginer.

Est-ce que la reporter française, Mathilde, vous ressemble un peu, puisque c’est une observatrice qui vient de l’extérieur et qui essaie de comprendre ce pour quoi ces combattantes luttent ?

Mathilde est plus représentative du monde occidental en général. Elle a été à la guerre, elle n’est pas nouvelle, ni naïve, mais je voulais qu’elle ressente de l’empathie vis-à-vis des filles ; ce que j’ai remarqué, chez les bons reporters de guerre, c’est qu’ils n’ont pas peur d’être proches de ces gens. Je pense que le seul moment où je me suis permis de voir les choses de l’intérieur, c’est quand j’ai entendu la voix off de Mathilde. Tout ce qu’elle dit, j’aurais pu le dire moi aussi. En tant qu’occidentaux, nous devrions assumer la responsabilité de beaucoup de choses qui se passent dans le monde, que nous avons laissé arriver ou causées. Les Kurdes étaient le seul mur que nous avions pour nous protéger de l’extrémisme, et ce qu’ils ont accompli seuls est vraiment remarquable ; mais ils ne représentent pas l’argent et n’ont pas de pouvoir diplomatique, de sorte que personne ne prend leur combat au sérieux.

Pensez-vous que, s’agissant des guerres ou de n’importe quel conflit armé, la souffrance des femmes est souvent passée sous silence ? Les journaux mentionnent combien de gens ont été tués, mais pas combien ont été violés.

Merci pour cette question. La perspective masculine a été dominante pendant si longtemps que cela a conduit au fait qu’une grande partie du monde n’est pas représentée du tout – on ne la voit ni ne l’entend. Je pense que les premières réactions à mon film montrent que c’est toujours un problème, mais c’est à nous de continuer d’en parler. À travers l’Histoire, les femmes ont toujours été des guerrières. Les Amazones ne sont pas seulement des figures mythologiques : elles ont vraiment existé. En 1942, il y avait des milliers de combattantes sur le front russe, mais dans l’Histoire du cinéma, cela n’a jamais été montré. C’est toujours la même chose : un pas en avant, deux pas en arrière, mais si nous continuons tous à pousser, et à assumer la responsabilité de nos actes, je pense que nous pourrons enfin progresser.

Dans le cas de ces femmes, le fait de se battre leur donne souvent une voix qu’elles n’auraient pas autrement. Pour la première fois dans leur vie, elles sont vues comme les égales des hommes.

C’est une des grandes raisons qui font que beaucoup d’entre elles s’engagent. On ne va pas se mentir : leur société est extrêmement patriarcale. Je me souviens que quand j’ai vu pour la première fois la photo d’un femme-soldat qui donnait le sein à son enfant, l’image m’a frappée, je l’ai trouvée très forte. Certaines femmes vont au front, mais leurs mères et leurs sœurs viennent et amènent leurs enfants. C’est comme ça qu’elles continuent à maintenir ce lien. Ces filles comprennent que, pour elles, l’alternative est : soit rester coincées chez elles les trente prochaines années de leur vie, soit se battre pour la liberté. Alors elles décident de se battre.

Propos recueillis par Marta BAŁAGA

Source partenaire : Cineuropa



 

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