Le photographe Jean-Michel André et l’écrivain Wilfried N’Sondé s’emparent du thème de la migration pour en livrer différents récits : Borders (Actes Sud) nous entraîne dans les paysages grandioses et souvent arides traversés par une humanité en quête d’avenir.

Couverture borders Jean-Michel AndréLe thème de la migration, omniprésent dans la création contemporaine, quelle que soit la forme artistique qu’il revêt, est de nouveau à l’honneur dans le travail conjoint du photographe Jean-Michel André et de l’écrivain Wilfried N’Sondé. Dans l’ouvrage publié par Actes Sud, Borders, texte et photographies s’accompagnent sans se superposer, s’entrechoquer ou se paraphraser.

Wilfried N’Sondé privilégie une approche très frontale, se plaçant du côté des migrants, des personnes qui risquent tout dans un périple aux multiples frontières : il décrit, en des images parfois trop usitées et itératives, les émotions, le déchirement, les souffrances et les espoirs d’un peuple aux racines débitées, à l’avenir nébuleux : « Quand la terre de l’enfance s’est consumée, ne reste que la débandade, un élan irrésistible qui se moque des périls. » Le texte s’estompe au fur et à mesure qu’il se déploie sur les deux pages, évoluant d’un noir charbonneux à des tons grisâtres de plus en plus incertain – tel l’horizon impitoyable de ceux en quête d’une terre fantasmée.

Jean-Michel André se situe en un tout autre endroit. S’il y a bien des photographies de visages, rassemblées en trois petits cahiers horizontaux cousus au milieu des grandes pages verticales, qui rappellent le drame qui se joue, l’artiste s’intéresse essentiellement aux paysages traversés par les migrants, c’est-à-dire aux frontières naturelles. À la fin du volume, le parti pris nous est indiqué : tous les clichés ont été pris entre 2016 et 2019 en France, en Italie, sur l’île de Lampedusa, en Espagne et en Tunisie ; aucun d’eux ne comporte de légende ni de date. « La temporalité y est flottante et les espaces sont incertains. En ne situant pas les prises de vues, Jean-Michel André gomme volontairement la carte, afin de soustraire son travail à une lecture strictement documentaire. »

Jean-Michel André, Borders #21, 2017 (© Jean-Michel André)

Jean-Michel André, Borders #21, 2017 (© Jean-Michel André)

Cette différence entre les deux approches a un impact sur notre place de lecteur-spectateur, ainsi que sur la notion même de limite, de frontière.

Première conséquence, donc : notre place de lecteur-spectateur. Lorsque nous lisons la prose de Wilfried N’Sondé, nous voyageons avec le migrant, avec tout ce qu’il porte de drame intérieur. Les photographies de Jean-Michel André, à condition d’oublier la note d’intention, rappellent davantage le (beau) carnet de voyages, à la découverte de paysages stupéfiants ou d’une épure des lignes du relief. Une image d’une forêt aux arbres fins et élancés, avec l’avant-plan dégagé (cf. ci-dessous), nous fait ainsi penser à certains tableaux d’Anselm Kiefer, peintre qui s’appuyait sur les poèmes de Paul Celan pour porter une poétique du mémorial – au sens quasi liturgique du terme. Un autre cliché semble renvoyer aux photographies de Hiroshi Sugimoto, qui ont quelque chose des toiles en aplats, aux bords si indécis, de Mark Rothko. Tout semble si simple, si symétrique, et pourtant… il y a comme un tremblement diffus devant « le silence éternel de ces espaces infinis » (Pascal). On nous dit que nous traversons là les paysages de migrations physiques. Soit. Mais sans légende ni contexte, par leur seule force visuelle, notre pérégrination est surtout intérieure, sinon métaphysique, du moins éminemment personnelle.

Jean-Michel André, Borders #41, 2017 (© Jean-Michel André)

Jean-Michel André, Borders #41, 2017 (© Jean-Michel André)

Seconde conséquence : la notion de limite-frontière

« Frontières – tracés artificiels et sinistres flétrissures de l’horizon… […] Ces barrières infligées à la Terre lacèrent la course des vents et donnent à leurs souffles des accents funèbres. Elles sont le point final des rêves d’accueil, le coup d’arrêt des espoirs de lendemains meilleurs. Des lambeaux de chair, de la peau et du sang ornent les murs et les grillages hérissés de barbelés, du métal pour stopper les corps. Check points, miradors, cicatrices des paysages, sentinelles qui font d’un songe un cauchemar. »

Ainsi commence le texte de Wilfried N’Sondé. La frontière, du point de vue du migrant, est une muraille, une ligne d’achoppement avec ses désirs, en raison de l’intervention active de l’homme qui entrave le mouvement. Dans les photographies de Jean-Michel André, la réponse ne semble pas être aussi tranchée. Les frontières ne sont pas la conséquence systématique de décisions humaines – comme ces rochers carrés photographiés par le photographe français d’origine algérienne Kader Attia (cf. Africa 21e siècle, éditions Textuel) –, mais s’incarnent dans le paysage, le relief, la géographie. Elles affleurent les contours d’un horizon tantôt en noir et blanc, tantôt ocré, ou surgissent dans la multitude des contrastes – entre éclats inattendus et obscurité pressante. La frontière n’est alors pas d’abord une douloureuse barricade mais, impliquant une altérité inaliénable, une terre où adviennent les véritables rencontres.

Telle n’est évidemment pas la vision de Wilfried N’Sondé et Jean-Michel André, puisque le titre même manifeste une volonté d’aller vers l’universalité : ils ont ainsi choisi le terme anglophone « borders », plutôt que son équivalent français « limites » (ou « frontières »). L’anglais est la langue du monde, voire de la mondialisation, comme le latin était la langue officielle du monde connu au temps de l’Empire romain. Cette langue est aujourd’hui signe de l’absence des frontières ; elle se présente comme une traduction contemporaine possible de l’unité du genre humain.

Jean-Michel André, Borders #26, 2017 (© Jean-Michel André)

Jean-Michel André, Borders #26, 2017 (© Jean-Michel André)

On pourrait aussi voir dans l’emploi de cette langue un appauvrissement culturel, notre époque ne proposant plus qu’une seule et unique manière de dire le monde. Les frontières sont-elles systématiquement un mal, dans la mesure où elles permettent précisément, par leur existence même, la rencontre avec l’autre, avec ce qui nous est fondamentalement différent – et non pas seulement un autre soi-même ? Franchir la frontière revient alors à confronter sa vision du monde avec celle d’un (tout-) autre.

Le migrant qui traverse les paysages inhospitaliers des montagnes ou du désert, qui accumule la poussière sous ses sandales, qui meurt en Méditerranée ou arrive en Europe pour finir emprisonné dans les bidonvilles de Lampedusa ou Calais, ne saurait évidemment concevoir la frontière ainsi. Le récit de Wilfried N’Sondé est sans ambiguïté à ce sujet. Les remarquables photographies de Jean-Michel André, moins univoques, suscitent d’autres interprétations, d’autres récits, d’autres exils aussi – moins « documentaires », moins « linéaires », ainsi que l’artiste le souhaitait, et probablement plus intimes.

Pierre MONASTIER

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Jean-Michel André (photographies) et Wilfried N’Sondé, Borders, Actes Sud, 2021, 110 p., 39 €
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Jean-Michel André, Borders #22, 2017 (© Jean-Michel André)

Jean-Michel André, Borders #22, 2017 (© Jean-Michel André)

Jean-Michel André, Borders #28, 2017 (© Jean-Michel André)

Jean-Michel André, Borders #28, 2017 (© Jean-Michel André)

Jean-Michel André, Borders #51, 2017 (© Jean-Michel André)

Jean-Michel André, Borders #51, 2017 (© Jean-Michel André)



 

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