Hommage à Jean-Pierre Bacri qui nous a quittés cette semaine. Retour sur un parcours mêlant cinéma et théâtre, mise en scène et écriture, avec élégance et discrétion… Un artiste complet et rare…

« Évidemment, c’est à lui que ça arrive ces choses-là ! », s’exclame celle qui joue sa mère dans Un air de famille, de Cédric Klapisch (1996), lorsqu’elle apprend que sa femme, Arlette, est partie réfléchir une semaine chez son amie. Et c’est bien ce que nous nous sommes dit ce lundi 18 janvier en apprenant sa disparition à seulement 69 ans !

Dans le film de C. Klapisch, Jean-Pierre Bacri incarne Henri, le frère considéré comme le vilain petit canard, plus laid que le cadet, moins intelligent, moins ambitieux, moins gentil… Il est celui que l’on regarde moins, qui ne s’aime pas et que l’on n’aime pas… Puis, au fil des scènes, on comprend que sous son apparente brusquerie se cache une immense sensibilité. Pour l’acteur qui détestait son image, le personnage d’Henri semble être le fidèle reflet.

Mais rien n’est pourtant moins facile à saisir qu’un reflet…

Ainsi, pour certains, Jean-Pierre Bacri restera-t-il cet homme perpétuellement en colère, en colère contre tout, contre le conformisme, contre la fadeur ambiante, contre toute forme de concession hypocrite. Pour d’autres, il restera l’humaniste, généreux, l’acteur engagé contre l’injustice, contre les extrémismes, contre la bêtise, flirtant toujours avec la tendresse ; un artiste touchant, émouvant, bouleversant.

Car c’est bien ce qui fait que, pour tous, il restera éternellement un immense acteur à la palette multiple, livrant invariablement un portrait de la complexité de l’âme humaine.

Jean-Pierre Bacri se plaisait à raconter la façon dont il avait découvert l’univers des planches : en suivant une jeune fille qu’il cherchait à séduire à l’audition d’un cours de théâtre. Au commencement était l’Amour donc… puis vint le Verbe. Un verbe que Bacri sait manier comme personne, un verbe qu’il fait sien lors de ses études de lettres et de latin puisqu’il se destine initialement à devenir professeur de lettres classiques.

 « Tout simplement »

Mais ce n’est finalement pas à des élèves qu’il choisit de transmettre l’amour des mots et du théâtre : c’est à des spectateurs et par l’écriture. Et si Tout simplement est le titre de la première pièce de théâtre qu’il écrit en 1977, c’est aussi la façon dont il aborde son art : avec simplicité, naturel et la volonté de ne suivre aucun plan de carrière. Si Bacri incarne un rôle, c’est qu’il pense devoir l’incarner, que ce soit un rôle principal ou un rôle de deux minutes : c’est l’intérêt, la passion et l’envie qui seront toujours son moteur.

Car Bacri est sobre dans son excès : son jeu élégant, juste et nuancé dit précisément tout ce qui l’exaspère, des grandes injustices de notre monde contemporain aux petits arrangements entre les vivants. Dire le monde, témoigner de ses inégalités, de ses hypocrisies et de ses mesquineries n’est pas un vain mot pour Bacri. « Ce qui me plaît, c’est de jouer le plus justement possible des contradictions humaines », aime-t-il déclarer lorsqu’on l’interroge sur son travail.

LA rencontre

Puis vient la rencontre avec Agnès Jaoui. Et là encore, se mêlent l’amour et le verbe. Car les deux comédiens entament une collaboration qui débute avec Cuisine et dépendances, en 1993. Ce qui fait leur succès est une subtile recette qui mêle la langue française, des échanges vifs, la fine analyse de la société – les liens familiaux, les oppositions entre les patrons et les salariés, les intellectuels et la classe ouvrière – et le jeu des acteurs. Des acteurs dont ils font une famille, comme par exemple Jean-Pierre Darroussin, Sam Karman et Alain Chabat.

On l’a souvent réduit à la figure de l’éternel « râleur ».

En effet, il n’est pas difficile d’imaginer Jean-Pierre Bacri, le visage renfrogné, le sourcil froncé, s’exclamer comme Caligula : « Alors, c’est que tout autour de moi est mensonge ! Et moi, je veux qu’on vive dans la vérité ! » ou comme Alceste : « Je veux qu’on soit sincère, et qu’en homme d’honneur, / On ne lâche aucun mot qui ne parte du cœur. »

Car, plus qu’une éventuelle misanthropie – on a souvent confondu son manque d’hypocrisie et sa franchise à un rejet du « genre humain » –, c’est bien cette quête incessante de vérité et de sincérité qu’il nous faut retenir de celui qui aura marqué à la fois le théâtre et le cinéma contemporains : une vérité dans les choix, dans l’écriture, dans le jeu.

C’est un « homme d’honneur », comme le dit Alceste, qui nous quitte et dont le regard et la voix nous manqueront à jamais…

Virginie LUPO

 



Crédits photographiques : Georges Seguin
(source : Wikipédia)



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