Suite et fin de notre petite collection de chroniques consacrées à ce qu’est un récit et ce que veut dire une bonne histoire. Et qui dit fin, dit dénouement ! Alors, comment conclure une bonne histoire ?

L’air de rien

.
« Seules les institutions ont de l’avenir.
Les hommes n’ont que l’espoir
. »
(Yvan Illich)
.

Bon, une histoire, il faut savoir la finir. Happy end ? Tragic end ? Open end ? Une chose est certaine : l’issue qui ne nourrit pas ne sert à rien. Cela peut mal finir. Cela peut se terminer par un mariage et beaucoup d’enfants. Ou sur le mode de la dévolution – à vous de deviner la fin. Peu importe : la seule bonne conclusion c’est une fin qui met de l’infini dans l’âme. Étoiles, espoir, merveilles, résistance, action – la manière dont une histoire se termine, c’est à la transmutation des esprits qu’on la mesure.

Ce que le dénouement dénoue, c’est l’âme de ceux qui écoutent, donc. Herta Herzog avait déjà compris dans les années 1940 à quoi servent les histoires (même les feuilletons à l’eau de rose des radios, à l’époque, destinés aux « desperate Housewives » !) : l’évasion (wishful thinking), la détente (emotional release), la guidance dans la vie (advice seeking). Une mauvaise histoire vous laisse sur votre faim : elle ne vous sustente pas le cœur, ne vient donner aucune substance à votre vie. Tout le monde s’est étonné jadis de la manière avec laquelle Bruno Bettelheim (Psychanalyse des contes de fée, 1976) ou Ferdinand Ulrich (Les sens du récit, 2002) ont trouvé autant de sens, de pouvoir de guérison aussi et d’orientation de nos vies dans les récits ou les contes. C’est que les grands récits tels qu’ils s’achèvent ne sont pas des distractions – mais des forces de concentration et d’éclairage et de nutrition : leur finale est aussi une échappée, une trouée en dehors du temps. Je vais la faire courte : le récit c’est l’apprentissage du temps, mais bon, là, ça fait snob, et je renvoie à Paul Ricoeur (Temps et récit) pour ceux qui n’auraient pas déjà décroché. L’idée générale est que tu peux t’époumoner à vivre et à rassembler comme tu peux ton passé, vivre ton présent, anticiper ton futur – seul le récit a les clés de ton temps. Guérit le passé, fait supporter le présent et ouvre un avenir.

« La fin de l’histoire », ça n’est pas en tous cas un point d’arrêt, façon Fukuyama quand, en 1989, le Mur s’effondre. Une histoire réussie s’achève par un « Maranatha » ! un appel à ce que l’inouï se produise, à ce que des portes s’ouvrent, à ce qu’une suite existe, qui donne sens à l’action humaine ou à l’espoir humain. Tout peut s’effondrer autour : si un récit se déploie, qui ouvre une porte à la fin, alors un « mieux » ou un « autrement » existe et il devient possible de bander ses forces pour contrer l’adversité, fut-elle l’ordre moral ou établi. C’est ainsi que chez Homère, après la défaite de Troie, L’Illiade raconte comment une splendeur se dégage des ruines fumantes, une gloire qui rayonne au-dessus du sang et des larmes. Un ailleurs et un autrement s’élèvent au-dessus, qui donnent un sens pour l’éternité qui reste, de fait, aujourd’hui, l’histoire espérée des hommes.

Pax est causa finalis omnium rerum, affirmait déjà au XIIIe siècle Thomas d’Aquin (5ST II-II 29c) : la paix est la cause finale de toute chose. Tout est dit, tout est consommé : une histoire n’a de sens que si elle donne la paix en nourrissant l’espoir. Je dis ça, je dis rien, mais ici – l’air de regarder ailleurs – je viens de couper la chique à Platon qui, dans une définition célèbre, disait d’un récit qu’il est réussi s’il procure « soit de la peine, soit de la joie » (République 603c). Taratata ! Bien plus, bien mieux, bien au-delà des sentiments, une histoire réussie procure une vertu : celle d’espérer, encore et encore, d’ouvrir un futur et de l’ouvrir en paix. L’histoire s’achève quand l’âme s’élève. Elle n’est pas l’art de l’imitation et de la purification seulement mais bien celui de l’élévation.

Il n’est donc pas vrai, comme le prétend Colona, que dans les histoires joue une « logique aveugle des possibles » (L’art des séries Télé, 2, « Dénouement », p. 319). Aveugle ! C’est tout à fait l’inverse : un récit fait de nous des « voyants », au sens fort que Rimbaud a donné à ce terme. Et c’est à Rimbaud d’ailleurs qu’appartient le mot de la fin de cette petite collection de nos chroniques consacrées à ce qu’est un récit et ce que veut dire une bonne histoire :

« Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant.

Le poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d’amour, de souffrance, de folie ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n’en garder que les quintessences. Ineffable torture où il a besoin de toute la foi, de toute la force surhumaine, où il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, – et le suprême Savant ! – Car il arrive à l’inconnu ! – Puisqu’il a cultivé son âme, déjà riche, plus qu’aucun ! Il arrive à l’inconnu ; et quand, affolé, il finirait par perdre l’intelligence de ses visions, il les a vues !« 

Emmanuel TOURPE

Lire les chroniques précédentes d’Emmanuel Tourpe :
Anatomie d’un récit : la bonne histoire au scalpel
Les jolies courbes de Vonegut et les actions bien placées d’Aristote : les vraies clés du récit
Comment le cerveau raconte : le récit comme voyage intérieur
Pars vite et reviens tard
Mais que fait donc la marquise à cinq heures ?

 


Emmanuel Tourpe, 50 ans et père de 4 enfants, est le directeur de la programmation TV / numérique de la chaîne culturelle Arte. Il a occupé les mêmes fonctions, ainsi que celles de responsable des Études, à la RTBF pendant presque 20 ans. Docteur habilité en philosophie, il est l’auteur d’un grand nombre d’ouvrages et d’articles scientifiques. Il est également un conférencier international. Il exerce également des fonctions de conseil en communication, management et stratégie. Il tient une chronique bimensuelle dans Profession Audio|Visuel depuis octobre 2020.


.

Restez informé !