La modernité des Lumières, de la raison et de la liberté, est morte. Mais il en existe une autre, celle de l’Esprit, qui emporte raison et liberté à l’intérieur d’un Tout. Cette autre modernité repose d’abord sur l’alliance de l’homme et de la nature, reliant les libertés entre elles et les articulant au bien commun de tous.

L’air de rien

Il n’y a aucun génie à affirmer que la période ouverte par les Lumières, et que l’on appelle la Modernité, est désormais en soins palliatifs. Le projet de Voltaire, Kant et Rousseau, qui avait pour mamelles la Raison et la Liberté, est même en mort clinique. On le sait depuis 1919, quand Oswald Spengler annonçait le « déclin de l’Occident » : l’Encyclopédie de Diderot et D’Alembert était directement coupable des orages d’acier de la guerre de 14, et c’en était fini du rêve de déesse Raison. Même constat en 1947 par Adorno et Horckheimer (Dialectique négative) qui pointaient la déshumanisation, et l’absence de sens d’une société industrielle comme la nôtre. Les philosophes français des années 1970, de Foucauld à Derrida, en passant par Certeau et Guattari, allaient même annoncer une « postmodernité » pour bien marquer la fin d’une époque.

Mais toutes ces prophéties purement intellectuelles ne sont comprises qu’aujourd’hui. C’est seulement maintenant que nous voyons quel champ de ruines il reste du projet moderne.

La modernité, tant chez les marxistes que chez les libéraux, s’est accordée pour opposer l’homme et la nature : stop, c’est fini, nous n’en voulons plus. L’environnement nous est désormais aussi cher que notre humanité. C’est terminé l’idée de nous « rendre maîtres et possesseurs de la nature » (Descartes). Enfin, à deux exceptions près : le rapport à notre sexualité et à notre corps, que nous excluons curieusement de l’environnement comme si ce n’était pas la nature ; le transhumanisme, qui prolonge le mythe moderne de Frankenstein.

La modernité échoue aussi clairement sur l’archipel des convictions. Le grand rêve moderne d’une raison capable, par une éthique de la discussion, de souder une société démocratique s’est effondré au milieu des bonnets rouges, des gilets jaunes, et surtout sur les réseaux sociaux. De toute évidence, nous sommes incapables de sortir d’un modèle de délégation à des professionnels du débat, que l’on appelle le personnel politique, de la discussion. La démocratie directe qu’instaurent les réseaux sociaux est un échec total : la raison est incapable d’y faire rempart contre le flux des certitudes, des émotions et des violences. La raison des Lumières n’est pas capable de garantir le lien social dans un contexte où le cœur joue un rôle décisif que négligeaient les philosophes des Lumières. Elle n’a pas non plus compris que le « Je pense, je suis » était une impasse et devait être remplacé par « Nous pensons, nous sommes ».

La modernité est aussi mise en échec dans son idéal de liberté. On a bien vu avec les totalitarismes, et on voit encore aujourd’hui en Chine, que l’être humain peut aisément renoncer à cette liberté dès qu’on lui propose un rêve économique. Prenez ma liberté mais donnez-moi du pain. Et puis surtout, dans nos pays occidentaux, la grande liberté à l’égard de l’oppression s’est transformée dans la toute petite liberté des anti-passe sanitaire, symbole de l’individualisme médiocre dans lequel nous avons comprimé notre existence. Quand la liberté n’est plus une liberté d’accomplir ensemble un bien commun, mais se voit échangée une liberté de faire tout et n’importe quoi. La liberté des Lumières n’est pas capable de résister à son propre appauvrissement dans la forme d’un égoïsme généralisé.

Alors, quoi ? Doit-on assister impuissants à la guerre de tous contre tous ? Laisser la place aux idéologies, au règne de la force, à l’éclatement de la société en autant de tribus qui s’opposeront de plus en plus ?

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Il existe une autre solution car il existe un autre projet de modernité que celui des Lumières que nous connaissons. Une autre modernité qui n’était pas fondée sur la raison technique et la liberté individuelle, mais qui avait un projet bien plus vaste et plus ample. Une autre modernité que celle de Voltaire, Kant et Rousseau, et à laquelle nous n’avons pas laissé sa chance. Une autre modernité, dont l’échec de celle dont nous vivions, peut à nouveau libérer l’accès. Nous ne le savons pas, cela n’est pas enseigné. Et pourtant il existe une tout autre vision possible et à laquelle nous n’avons pas été attentifs.

Cette « autre modernité » n’est pas celle de la raison et de la liberté opposées à la nature et au bien commun. Au contraire. Plutôt que chez Descartes, elle prend racine chez Pascal. Plutôt que Kant, elle choisit Schelling et Blondel. À la place de Voltaire, elle installe Butler et Newman. Au lieu de Rousseau, elle choisit Montalembert Qu’est-ce que cela veut dire ?

Cela veut dire que toute une tradition de pensée, négligée, nous ouvrait une autre Modernité fondée sur l’Esprit total et non sur les seules raison et liberté. Cette autre modernité repose d’abord sur l’alliance de l’homme et de la nature (« la nature c’est l’esprit invisible et l’esprit la nature rendue visible », Schelling). Elle a pour assise bien sûr la raison, mais une raison qui est élargie sur ses bases vers le sentiment, l’histoire et l’esprit des peuples, et épanouie vers le haut par une vérité toujours plus grande à laquelle tous collaborent. Cette autre modernité veut la liberté, et elle la veut entièrement, mais elle ne la confond pas avec le libre arbitre, c’est-à-dire le pouvoir de décider ce que l’on veut : elle relie au contraire les libertés entre elles et les articule au bien commun de tous. Cette autre modernité est faite non d’individus mais de personnes qui s’inscrivent dans une communauté ; elle est faite de dépassement de la nature brute, mais non pas de violence à son égard et au contraire de respect profond ; elle est faite de rationalité, mais elle sait aussi respecter le cœur et se fait récit plutôt que démonstration ; cette autre modernité n’oppose pas identité et assimilation, pensée universelle et intuition singulière, État et marché, gauche et droite. Elle n’oppose pas non plus l’homme rationnel à l’homme religieux. Elle ne veut ni la guerre des classes, ni la guerre des sexes, ni la guerre des identités.

La modernité de la raison et de la liberté est morte. Vive l’autre modernité, celle de l’Esprit, qui emporte raison et liberté à l’intérieur d’un Tout qui respecte chaque articulation, chaque degré d’être, tout en reliant chaque acteur à l’ensemble des agents. Vive l’autre modernité, dont le fin-mot sera l’amour et qui, à la raison sèche et technique, comme à la liberté égocentrique, substituera la pensée intégrale et l’action commune.

Bonne année 2022 sous le signe de cette autre Modernité possible.

Emmanuel TOURPE

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Du neuf dans le spectacle ! Le “transport narratif” : une idée puissante à creuser
Le bonheur est dans l’oubli – Quand le “woke” devient un crime contre l’esprit (2)
La mémoire ET l’oubli – Quand le “woke” devient un crime contre l’esprit (1)
Il faut sauver le soldat Raison (série complète téléchargeable en pdf)

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Emmanuel Tourpe, 52 ans et père de 4 enfants, est le directeur de la transformation digitale et du data management à Arte. Il a occupé la direction de la programmation TV / numérique de la chaîne culturelle Arte et de la RTBF pendant presque vingt ans. Docteur habilité en philosophie, il est l’auteur d’un grand nombre d’ouvrages et d’articles scientifiques. Il est également un conférencier international. Il exerce également des fonctions de conseil en communication, management et stratégie. Il tient une chronique bimensuelle, qui n’engage que lui et en aucun cas les différentes institutions pour lesquelles il travaille, dans Profession Audio|Visuel depuis octobre 2020.


 

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