Jamais avant la crise de la Covid-19, les télévisions n’avaient dû s’adapter aussi vite, conjuguant souplesse et créativité. Fabienne Barollier, directrice déléguée aux magazines de France Télévisions, revient sur les trois derniers mois et sur le déconfinement en cours.

Tandis que les grands écrans se sont éteints pendant la crise sanitaire et que les seconds écrans, smartphones et tablettes, étaient utilisés au maximum, le petit écran a accompagné la société française au plus près, dans un mouvement pendulaire de confinement-déconfinement qui ne sera peut-être pas sans impact sur le futur de la télévision.

Avec des fictions et des documentaires mis de facto sur la touche, les programmes de « flux » comme Le Magazine de la santé, C à vous et C Politique ont été propulsés en première ligne durant les deux mois de confinement. Ils entament aujourd’hui, progressivement, un retour à la « normale ».

Entretien sur la gestion d’une crise avec Fabienne Barollier, directrice déléguée aux magazines de société et décryptage de France Télévisions. Elle y supervise dix émissions en journée sur France 2 et France 5, dont deux sont en public et sept, des quotidiennes.

Après quinze jours de déconfinement, peut-on parler d’un retour à la normale ?

Pas encore… Le retour à la normale, si tout va bien, ce sera l’hiver prochain. Les nouveaux programmes qui devaient être présentés en septembre le seront finalement en janvier 2021 ! On avance donc de façon très prudente, en essayant de respecter le mouvement national. Il faut, par exemple, que la distanciation sociale continue de se voir à la télé et que les téléspectateurs comprennent que nous sommes au diapason de la société et des consignes du gouvernement.

Prenons Le Magazine de la santé, qui a rassemblé un million de téléspectateurs pendant la crise…

L’un des trois médecins co-animateurs a fait son retour aux côtés de Marina Carrère d’Encausse, restée seule sur le plateau pendant deux mois. Elle reçoit à nouveau un invité alors qu’en mars-avril, elle n’échangeait plus que sur Skype. Mais il n’y a toujours pas de chroniqueur, ou jamais en même temps que l’invité ! Il faut se souvenir qu’avant le 17 mars, il y avait jusqu’à six ou sept personnes, au coude à coude, autour de la table. Or depuis la fin du mois de mai, ils sont seulement trois, face à face et loin de la table ! C’est mieux que Marina toute seule, mais loin de la « normale ». Mais surtout : pendant huit semaines, Le Magazine de la santé n’a parlé que de coronavirus ! Maintenant, on y parle aussi du cancer de l’intestin et des cors au pied, signe qu’il est temps de se faire soigner, puisque justement les hôpitaux ont rouvert pour d’autres pathologies.

Ce retour progressif touche-t-il aussi les techniciens ?

En régie et sur le plateau, 70 % des personnes avaient disparu avec le confinement. Pour l’émission C à vous avec Anne-Élisabeth Lemoine, nous sommes passés de onze techniciens à deux cadreurs. En régie, il n’y avait plus de truquiste, plus de synthés, plus de lumière ! Le son était réglé au préalable ; les rédacteurs en chef étaient dans les bureaux, les journalistes chez eux. Seuls restaient le réalisateur, la scripte et l’opérateur des magnétos ! Ça a donné quelques moments de solitude, des décalages, des blancs et même des marques à l’écran qu’on ne pouvait pas flouter faute de techniciens. Mais ni le CSA ni le public ne nous en a voulu ! Le 18 mars, on avait par ailleurs supprimé la deuxième partie, plus centrée sur le divertissement, très culturelle. Elle revient en même temps que la culture et les techniciens avec… On peut reproduire ce modèle sur toutes les émissions de plateau.

Le retour du public à la télévision est-il envisagé ?

Personne ne sait quand le public sera autorisé à revenir sur les plateaux… À mon avis, cinquante personnes en studio alors qu’on vient juste d’obtenir le droit d’aller dans les restaurants, ce n’est pas pour demain ! Dès le 10 mars, nous avions enregistré douze émissions de Ça commence aujourd’hui sans spectateurs. Nous savions déjà que les foules posaient problème ! Le 11 mai en revanche, on a anticipé un retour de l’animatrice Faustine Bollaert, qui était sortie de la grille d’après-midi, avec un seul expert sur le plateau et des témoins en webcam… mais toujours pas de public. Ainsi donne-t-on des petits signaux d’ouverture qui sont en phase avec ce que les gens vivent au quotidien !

Avez-vous eu des problèmes de décor ?

C politique est une émission qui a lieu tous les dimanches soir de 18h35 à 20h50, avec du public et en direct depuis la Cité du Cinéma de Luc Besson, un très bel endroit avec une magnifique nef. Or dès le confinement, la Cité du Cinéma a fermé. En principe, le dimanche 22 mars du confinement, on ne devait pas être à l’antenne à cause des élections. C’était terriblement frustrant, à cause de l’actualité incroyable du Covid-19 et du confinement qui démarrait tout juste. Mais comme le second tour des élections a été reporté, être à l’antenne redevenait possible. Si bien qu’en quatre jours, on a inventé une nouvelle formule. Comme le journaliste Karim Rissouli était confiné chez des amis dans Le Perche, on a créé une version sans public, pré-enregistrée, plus courte et en webcam. C’était plein d’émotion… L’émission a été saluée comme une prouesse !

En temps de crise, quelle est la force des émissions de « flux » ?

Le flux est le seul genre de télévision, à l’exception des informations, qui est aussi souple, aussi réactif et qui permet véritablement de moduler presque heure par heure, en collant au plus près de l’actualité d’un événement aussi inattendu. Certaines émissions, qui quittaient normalement la grille durant l’été, pourraient ainsi reprendre avant la rentrée de septembre, car tout a été bouleversé. Cet été, il n’y a plus de Roland-Garros, ni de festival de Cannes, ni de Tour de France… Ça fait des trous dans les grilles ! Or toute la force du flux est de pouvoir s’adapter à ce genre de situation.

La télévision de demain sera-t-elle la même que celle d’hier ?

Alors qu’on nous disait que la télévision était devenue un écran pour le troisième âge, elle a démontré au contraire qu’elle était une providence, capable de maintenir le contact avec tout un pays. Mais ces trois mois, qui nous ont appris à être plus rapides et plus souples, auront sans doute des conséquences sur nos façons de produire. À quoi servent les grands plateaux et les décors ? Est-il vraiment nécessaire de payer un vol Nice/Paris et une nuit à l’hôtel à un invité ? Les émissions en webcam vont-elles devenir la règle ? Si on continue d’aller à l’essentiel, ce sont des questions qui vont se poser…

Propos recueillis par Kakie ROUBAUD

 



 

 

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