Les transformations digitales et les changements de comportements digitaux des utilisateurs sont spectaculaires. L’émergence des metaverses et de la blockchain constitue une véritable révolution mondiale qui affecte peu à peu notre quotidien.

L’air de rien

Dans un long entretien en trois volets, Emmanuel Tourpe interroge un expert en nouvelles technologies : Hervé Tourpe, responsable du Conseil numérique au Fonds monétaire international (Washington DC). Voici le premier épisode de la série.
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ET : Nous sommes saturés d’informations dans tous les sens concernant les technologies actuelles, au point de susciter une forme d’anxiété, que ce soit sur le plan professionnel ou sur le plan personnel : la peur d’être dépassés. Mais toutes les innovations ne se valent pas et n’ont pas le même potentiel de toucher nos vies. Quelles sont selon toi les transitions technologiques actuelles majeures et vraiment fondamentales – notamment pour l’audiovisuel ?

RT : Ce qui m’a d’abord surpris au cours des trois dernières années, ce n’est pas tant de nouvelles technologies (en réalité il y en a eu très peu ces dix dernières années) mais les transformations digitales et les changements de comportements digitaux des utilisateurs. Pensez par exemple à l’utilisation massive d’outils de réunions à distance. Alors, bien sûr, la pandémie a accéléré l’adoption des technologies en entreprise, dans les foyers, et ce dans le monde entier, presque du jour au lendemain. On pense que l’adoption du cloud par exemple (le fait de pouvoir charger vos fichiers non pas sur le disque dur de votre ordinateur mais en ligne, sur les serveurs de Microsoft ou d’Amazon par exemple) ou des conférences vidéo a fait un bond de cinq à dix ans en simplement quelques mois. Nous avons changé.

La deuxième percée actuelle tient au fait que les investisseurs ont récemment compris ceci : la mine d’or que sont les applications web ou mobile, telles qu’on les connaît aujourd’hui, va bientôt s’épuiser. Mise à part TikTok, la quasi-totalité des applications les plus utilisées ont plus de dix ans – une éternité en technologie. Ils ont donc commencé à investir ailleurs, dans des choses nouvelles et pas forcément encore très convaincantes, comme les architectures « décentralisées » que sont les « crypto monnaies », les « metaverses », les « NFT » (non-fungible tokens), la « DeFi » (finance décentralisée), le Web 3.0, etc., dont nous aurons à reparler. Dans le monde des investisseurs, il ne s’agit pas d’avoir raison ; il s’agit d’être celui qui aura moins tort que les autres, d’où les investissements massifs et tous azimuts.

La troisième tendance est moins réjouissante mais toute aussi importante pour la société : c’est la menace cybernétique. Elle a tout simplement explosé ces dernières années. Les attaques de type « ransomware », où l’on prend en otage votre ordinateur jusqu’à ce que vous payiez une rançon, s’accélèrent et paralysent des pans entiers de la société. Les hackers ne sont plus des adolescents en mal d’aventure – on donne même des cours de ‘‘hacking’’ à l’université – mais des sections militarisées plus ou moins secrètes, comme on le voit en ce moment en Ukraine. Cette tendance forte peut à elle seule décider à la fois de nos choix technologiques et de l’adoption de nouvelles technologies.

ET : Selon la célèbre « loi d’Amara », on a tendance à trop espérer de la technologie dans le court terme et à la sous-estimer dans le long terme. En ce qui concerne les « metaverses », dont on parle tellement, la technologie est probablement majeure, mais pas pour les raisons que l’on pense. Pour mémoire, le « métavers » se ramène à l’idée de créer des univers virtuels complets, en particulier grâce aux casques connectés qui permettent une immersion dans des mondes informatiques où l’on peut jouer, regarder des concerts… La Corée du Sud vient d’y investir 7 milliards. Selon les analystes de Grand View Research, ce marché va connaître une croissance phénoménale de 39,4 % annuelle entre 2022 et 2030. Quelles sont selon toi les raisons dans le court terme pour lesquelles le métavers est intéressant, et quel est le potentiel de cette technologie dans le long terme, en particulier pour les métiers audiovisuels ? On peut imaginer qu’il s’agit d’une idée très vague et un marché d’opportunités restreint et limité.

L’idée de réalité virtuelle n’est pas nouvelle et des expériences ont commencé dès les années 1960 dans le cinéma avec le fameux Sensorama, une sorte de casque géant qui offrait une expérience immersive et multi-sensorielle. Les expériences de réalité augmentée (comme les « Heads-up display » dans les avions et maintenant dans nos voitures, ou le cinéma 3D), de réalité virtuelle (comme le défunt Second Life dans les années 2000) ou de réalité mixte (qui permet par exemple de rajouter des personnages virtuels dans des jeux télévisés) ne manquent pas au cours des cinquante dernières années. Ce qui est intéressant dans cette nouvelle vague, ce sont à la fois l’arrivée de fonds massifs comme indiqué précédemment et l’intégration de nouvelles technologies comme les cryptos et les NFT. C’est cela qui va changer la donne… si elle change.

En fait, il faut savoir qu’il y a deux types de metaverse très différents, qui se développent en même temps.

Le plus connu est la famille des metaverses à système fermé, comme ceux que proposent Marc Zuckerberg ou les jeux hyper populaires comme Fortnite ou Roblox : l’expérience est gérée de bout en bout par le créateur et par les développeurs qui suivent un cahier des charges très précis et des objectifs prédéterminés. Des concerts géants sont maintenant organisés sur Fortnite et attirent des dizaines de millions de spectateurs ; Hollywood y projette couramment des bandes annonces en avant-première mondiale ; Manchester City prévoit d’y construire un stade de foot où nos avatars pourront changer de place à leur souhait, voire se retrouver sur le terrain virtuel d’un match en cours dans la vie réelle.

Et face à cela se développent très rapidement les metaverses à système ouvert, où des développeurs du monde entier sont appelés à faire évoluer la plate-forme comme ils le souhaitent (par exemple en créant de nouveaux univers à l’intérieur des metaverses). Les utilisateurs eux-mêmes sont plus impliqués, peuvent acheter des terrains et des propriétés dans cet univers, notamment avec des crypto monnaies, et prouver de manière indéniable, avec la technologie NFT, qu’ils possèdent des objets virtuels. Des médias comme Warner Music Group construisent des salles de concert dans ces univers et payent des sommes importantes pour accéder à des terrains avec vue sur la plage virtuelle, comme sur The Sandbox. Cette tendance forte à reconstruire le monde réel dans des metaverses et à offrir une expérience inimaginable dans le monde réel, ça, c’est nouveau.

Alors aujourd’hui, évidemment, ça peut prêter à sourire : la qualité des animations ne semble pas avoir franchement évolué depuis 2005, lorsque le logiciel de réalité virtuelle Second Life était populaire ; discuter avec des inconnus qui ont des têtes de licorne ou bondissent comme des lapins n’inspire pas forcément confiance. Et porter ces gros casques virtuels plus de vingt minutes est tout simplement insupportable. D’ailleurs, on a déjà essayé avec les lunettes 3D ou les Google Glasses il y a dix ans, c’est impressionnant, tout le monde les essaye, puis un jour on les range dans une boîte. C’est l’usage qui décide, et non les projets des ingénieurs. L’ergonomie gouverne la technologie.

Mais la loi d’Amara nous invite à réfléchir dans le long terme. À penser à la version 5.0 plutôt qu’à la version 1.0 qui se développe actuellement. À « regarder de l’autre côté de la colline », comme le disait Sun Tzu dans l’Art de la guerre. Un peu plus loin que le bout de son nez.

Quelles seraient en effet les possibilités si la technologie devenait presque invisible, avec des lentilles digitales ou des lunettes aussi discrètes que celles que l’on porte aujourd’hui ? Quelles possibilités pourraient inspirer des graphiques presque identiques à la réalité, ou si un regard virtuel transmettait des émotions hyper complexes ?

Le fameux « sixième sens », intuitif, peut-il devenir réalité de sorte que l’on puisse être informé de manière imperceptible d’un regard, d’une présence, d’un événement (c’est un vrai projet de Meta) ? Des informations utiles, superposées en temps réel sur tout ce qui nous entoure, pourraient-elles transformer notre façon d’interagir et de consommer ? On peut aussi imaginer que le monde du metaverse se fonde au monde de la télévision et évolue de telle façon qu’au lieu de regarder un film, on puisse se déplacer dans le film, avec et autour des acteurs, vivre les actions avec eux. Le monde virtuel, fascinant et terrifiant à la fois, proposé dans Ready Player One ne semble alors plus si lointain.

Sauf que, évidemment, cela semble faire partie de la science-fiction aujourd’hui. Deux courants de pensée s’affrontent : d’une part, les entrepreneurs du monde « physique », comme Elon Musk, ne cachent pas leur scepticisme pour les metaverses ; d’autre part, les innovateurs du monde purement digital, comme Marc Zuckerberg, y voient le futur de nos façons d’interagir, de s’éduquer, voire de travailler. Une chose est sûre pour le monde des médias et du divertissement : le potentiel est en théorie immense, et il s’agira de surveiller attentivement l’évolution des metaverses.

ET : Les observateurs du monde technologique insistent beaucoup sur le fait que nous sommes en train de passer d’un univers où quelques-uns possèdent le pouvoir à un monde où ce pouvoir est partagé. C’est la fameuse « uberisation ». Tout se décentralise. Chacun devient acteur. En ce qui concerne la soi-disant décentralisation offerte par des technologies innovantes, comme la mystérieuse « blockchain », peux-tu en expliquer simplement le principe de base ? Est-il vrai que la décentralisation soit possible sachant que les nouvelles plates-formes elles-mêmes créent des nouvelles formes de centralisation ? Dans la réalité est-ce que la blockchain est vraiment décentralisée et incontrôlable ?

Lorsque Satoshi Nakamoto lance Bitcoin en 2009, il introduit une technologie tout à fait nouvelle, dont il faudra plus de deux ans aux développeurs pour se rendre compte du potentiel : cette technologie, c’est la blockchain. Avant la blockchain, les ingénieurs avaient tous échoué sur le même problème : comment transférer un objet digital (comme une photo, un document, un titre de propriété ou de la monnaie digitale) d’une personne à une autre, sans en faire une copie, sans faire confiance à aucune entreprise ou aucun intermédiaire et sans que personne ne puisse ni empêcher cette transaction, ni nier qu’elle ait eu lieu ? Ça paraît tout bête mais avant la technologie blockchain, on ne savait pas faire : lorsque que vous envoyez une photo par exemple, vous envoyez toujours une copie de cette photo, jamais l’objet digital lui-même, ce qui, dans le cas d’une monnaie virtuelle, était évidemment très problématique. Le secret ? Une copie de la base de données et du logiciel est installée sur n’importe quel ordinateur qui le souhaite dans le monde, qui participent tous à valider la véracité des données présentes sur la blockchain.

Plus récemment, on a inventé les « Smart Contracts », ces petits bouts de code qui permettent de déclencher de manière systématique des actions lorsque des conditions sont remplies. Des artistes testent par exemple la réception de micropaiements chaque fois que leur musique est jouée, sans passer par les majors, pendant que des fans perçoivent automatiquement des royalties pour avoir simplement partagé des playlists. Le récent film No Postage Necessary utilise une blockchain pour éviter les duplications (tout comme la monnaie !) et pour se passer d’intermédiaires pour la distribution des royalties. Ainsi donc, la technologie blockchain introduit la possibilité pour un logiciel de tourner sans qu’aucun intermédiaire, sans qu’une plate-forme géante comme les Big Tech ou les gouvernements ne puisse avoir son mot à dire ou profiter des données. Les activistes anti-gouvernements, anti-GAFA, anti-pouvoir central, sont ravis !

Sauf qu’il y a un hic. Tout ce que je viens de dire est vrai, et les possibilités sont en effet immenses, y compris dans le monde des médias, sauf qu’on se rend compte que les intermédiaires… il en reste quand même. Il y en a même des nouveaux ! Dans le cas de bitcoin par exemple, il est vrai que n’importe qui peut proposer des changements de code, mais seulement quatre développeurs au monde acceptent ou refusent ces changements (et heureusement !). Pour éviter la dépense exorbitante d’énergie de bitcoin, de nouveaux protocoles que l’on appelle « Proof of Stake » ne permettent plus qu’à certains utilisateurs, des fois rassemblés en « pool » pour avoir plus de pouvoir, de participer au système. Ou encore, les nouvelles applications et les nouveaux services qui se créent au-dessus des blockchains, comme les places d’échange, les porte-monnaie digitaux ou certaines applications de la « DeFi », forment de nouvelles plates-formes certes utiles, et même indispensables, mais l’on s’éloigne tout de même un peu du rêve du « totalement décentralisé ». Les règles classiques d’effet de réseau, de nécessité de qualité de service et de support des utilisateurs ou de conformité à la règlementation continuera toujours de créer des concentrations de services et de données, et donc des concentrations de pouvoir pour de nouveaux intervenants.

Mais comprenons-nous bien : cela n’enlève absolument rien à la révolution technologique que représente la blockchain ! Bien qu’une décentralisation totale soit probablement irréaliste, cette technologie repose sur la décentralisation au sens où une seule entreprise ou individu n’a effectivement plus de pouvoir centralisé, donnant par la même plus de pouvoir aux utilisateurs sur leurs données, par exemple leur monnaie digitale, ou leurs titres de propriété.

À suivre…

Propos recueillis par Emmanuel TOURPE

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Emmanuel Tourpe, 52 ans et père de 4 enfants, est le directeur de la transformation digitale et du data management à Arte. Il a occupé la direction de la programmation TV / numérique de la chaîne culturelle Arte et de la RTBF pendant presque vingt ans. Docteur habilité en philosophie, il est l’auteur d’un grand nombre d’ouvrages et d’articles scientifiques. Il est également un conférencier international. Il exerce également des fonctions de conseil en communication, management et stratégie. Il tient une chronique bimensuelle, qui n’engage que lui et en aucun cas les différentes institutions pour lesquelles il travaille, dans Profession Audio|Visuel depuis octobre 2020.


 

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