Le Bleu du ciel est un magnifique livre-disque réalisé par le photographe Édouard Taufenbach et le compositeur Régis Campo, qui suit la céleste envolée des hirondelles et résonne – en ces temps de grisaille sanitaire, économique et sociale – comme une ode à l’irréductible liberté, à la beauté d’un horizon inaliénable.

Un an après avoir été consacrés par le Prix Swiss Life à 4 mains, le jeune photographe Édouard Taufenbach et le compositeur chevronné Régis Campo présentent leur œuvre originale commune Le Bleu du ciel ce mardi 2 février, à l’occasion d’une exposition inédite à la Galerie Thierry-Bigaignon (Paris) qui aura lieu jusqu’au 16 février 2021, si les décisions politiques liées à la crise sanitaire le permettent.

À partir des photographies d’hirondelles au format carré, ainsi que des annotations sur les mouvements des oiseaux, prises par Édouard Taufenbach au fil de ses pérégrinations à la Villa Médicis, où le jeune artiste fut en résidence en 2019 et 2020, dans les Vosges, le Jura, la Haute-Saône, la Bretagne et l’Île-de-France, Régis Campo – qu’on ne présente plus – a composé une œuvre en cinq mouvements, qui épouse les contours de l’œuvre visuelle sans néanmoins verser dans l’illustration systématique. La contemplation des photographies et l’écoute de l’œuvre musicale peuvent être autant unifiées que dissociées.

Dans le bel écrin offert par les éditions Filigranes, un ouvrage sous forme de leporello se déploie sous nos yeux. J’ai pris le parti de découvrir les photographies en même temps que j’écoutais la composition. Le premier mouvement, intitulé « Become A Bird », est lent, doux comme un envol ou une apparition miraculeuse d’hirondelles dans le ciel, à l’image des premières pages de l’accordéon photographique, qui laissent apparaître – de manière quasiment phénoménologique – la paisible irruption des oiseaux : une première hirondelle nous est montrée sur un fond de ciel bleu particulièrement intense, dans une photographie de format carré qui n’occupe qu’un douzième de la page. Peu à peu, hirondelles, bleu du ciel et photographies prennent position sur la page blanche, envahissant l’espace physique du livre et celui impalpable de notre esprit, le recouvrant de mouvements singuliers, tantôt réguliers, tantôt imprévisibles.

Dédié à Ennio Morricone, mort en juillet dernier au moment où les deux artistes étaient en pleine élaboration de ce projet, et intitulé « Rondini, addio al maestro » (« Hirondelle, adieu au maître »), le deuxième mouvement est le plus long de l’ensemble (12’06’’). Il y a, dans les voix, comme le son d’une épopée mystérieuse, la fascination d’un artiste pour des oiseaux dont il admire les déroutants mouvements mais ignore in fine leur direction ultime. Les battements de cœur, en fin de morceau, se font de plus en plus présents, comme si le sujet contemplant – à savoir le photographe, et le spectateur à sa suite – devenait lui-même objet de composition musicale : c’est son émerveillement devant ce qui le dépasse qui semble représenté ; ce peut être aussi sa solitude après que les hirondelles s’en sont allées vers des terres plus chaleureuses et hospitalières.

Alors, tandis que les hirondelles ont envahi tout notre champ de vision, saturant la page et notre imaginaire, nous nous prenons à murmurer et chanter « fly », comme la mezzo-soprano Mylène Ballion et la basse Cyril Costanzo. Le troisième mouvement, « Fly away » (non ce n’est pas une reprise de Lenny Kravitz ou des Black Eyed Peas !), est une répétition du mot « fly », qui se fait – selon les intonations – injonction, encouragement, rêve ou tout simplement désir. Le mot est soufflé comme un écho dans le vent, chanté comme un envol, répété comme un mouvement infini… Les voix se succèdent, se superposent, chacune à son rythme, comme si nous regardions une hirondelle, puis une autre, et encore une autre, chacune se croisant dans une danse inépuisable. En contrepoint, les variations photographiques de bleus semblent infinies, virant parfois au gris avec des teintes jaunes, brunes ou blanches.

Le quatrième mouvement, « Àst », est dédié à Björk dont nous sentions l’influence dès le commencement. Àst, amour en islandais. Les paroles mêlent la langue de la terre de glace avec l’anglais : « Àst / Kyngja / Àst / Kyngja / Blár / Himinn / Song / Love / Àst / A song / Blue / Himinn / Song / Blár / Blue / Himinn / Love / Àst / Blár / Àst / Love / Àst / Ciel » (littéralement : « Amour / Avaler / Amour / Avaler / Bleu / Ciel / Chanson / Amour / Amour / Une chanson / Bleu / Ciel / Chanson / Bleu / Bleu / Ciel / Amour / Amour / Bleu / Amour / Amour / Amour / Ciel »). Cette succession de mots répétés et croisés fait écho à la juxtaposition visuelle de ces hirondelles qui semblent à la fois une et multiple, la même et une autre, appartenant au même genre mais étant irréductiblement singulière.

Le cinquième mouvement, enfin, est dédié à la plasticienne française ORLAN : « The Light ». Cette lumière renvoie probablement au soleil, qui permet à notre œil et à l’objectif d’Édouard Taufenbach de capter ces créatures en mouvement, à des dizaines de mètres au-dessus de nous. Cloches et clochettes (Yoko Yamada au toy piano) tintent dans une sorte de joyeux ballet, celui du printemps qu’annoncent de tout temps les hirondelles. Tel un hommage ultime à l’enchantement suscité par ces oiseaux tout au long de leur sibylline voltige.

Pierre MONASTIER

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Édouard Taufenbach, Régis Campo, Le Bleu du ciel, Éditions Filigranes, 2020, 50 pages (25 volets), 35 €
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© Edouard Taufenbach & Bastien Pourtout. Courtesy Prix Swiss Life à 4 mains & Galerie Thierry Bigaignon

© Edouard Taufenbach & Bastien Pourtout. Courtesy Prix Swiss Life à 4 mains & Galerie Thierry Bigaignon



 

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