Il y a 140 ans jour pour jour naissait la femme de lettres anglaise Virginia Woolf, l’une des plus grandes auteures du XXe siècle, décédée en 1941. Le cinéma ne s’est frotté qu’avec timidité à son œuvre subtile, profondément féministe et moderne. Non sans raison…

Que ce soit pour la qualité et le modernisme de son œuvre littéraire ou pour l’envoûtement que suscite sa personnalité à la fois sensuelle et fragile, femme ouvertement libre mais intimement prisonnière de ses démons, Virginia Woolf continue de fasciner et d’inspirer les artistes d’aujourd’hui.

Qu’en est-il donc de Virginia Woolf au cinéma ?

Avant toute chose, on vous le dit d’entrée de jeu : le film mythique Qui a peur de Virginia Woolf ?, premier long-métrage de Mike Nichols – réalisé un an avant son succès mondial Le Lauréat –, est certes un chef-d’œuvre, mais n’a en réalité rien à voir avec Virginia Woolf.

Porté par le duo iconique du 7e art Elizabeth Taylor et Richard Burton, le film parle de la cruauté d’un couple en état de crise, qui n’arrive plus à s’aimer, qui n’arrive pas à se haïr et qui ne peut se résoudre à se séparer. Mais alors pourquoi ce titre ? Le film est l’adaptation d’une pièce de théâtre d’Edward Albee, qui portait déjà ce nom, et qui en anglais – Who is afraid of Virginia Woolf ? – ressemble étrangement à la phrase « Who is afraid of the big bad wolf » (« Qui a peur du grand méchant loup ? »). Un simple trait d’humour donc !

Plus sérieusement…

L’incontournable The Hours, de Stephen Daldry

Si l’on pense Virginia Woolf au cinéma, c’est The Hours, sorti en 2002, qui vient immédiatement en tête. Servi par un casting féminin grandiose (Nicole Kidman, Julianne Moore et Meryl Streep, rien que ça !), le film de Stephen Daldry, tiré du roman éponyme de Michael Cunningham, porte en lui une grande originalité : il met en scène à la fois Virginia Woolf qui écrit l’un de ses romans phares, Mrs Dalloway, racontant l’histoire d’une femme qui, trente ans plus tard, lit Mrs Dalloway et une autre femme qui, presque cent ans plus tard, est Mrs Dalloway.

Si le film pâtit de quelques longueurs, il a le mérite, par sa structure narrative originale et son montage alterné astucieux, de redonner un souffle nouveau, à la fois aux films biographiques et aux adaptations de romans. S. Daldry ne tombe ni dans le piège du mélodrame, ni dans celui du conformisme d’une mise en scène scolaire. The Hoursexpose le portrait intimiste de femmes, entre pulsions de vie et pulsions de mort, connectées entre elles par Mrs Dalloway. Ce personnage fictif comme fil directeur n’a rien d’étonnant. Virginia Woolf écrivait des romans très personnels et souvent biographiques. Mrs Dalloway, c’est elle, c’est son personnage, c’est cette femme universelle, désillusionnée et en proie aux tourments de la vie quotidienne, écrasée par un patriarcat presque invisible dans le film, mais pourtant bien là. La forme structurelle et narrative du film accompagne parfaitement et intelligemment le fond.

« Projeter en vrac le paquet confus d’impressions que nous sommes, afin de saisir au moyen d’éclairs isolés et discontinus une réalité continue », expliquait Virginia Woolf pour définir son œuvre. Et en ça, The Hours – qui était le titre provisoire du roman de Virginia Woolf – suit la même démarche : pas de grandiloquences des sentiments mais, au contraire, faire ressentir une réalité tragique à travers les détails quotidiens et la puissance de l’inconscient.

Si vous ne l’avez pas encore vu, voici un petit avant-goût avec la séquence d’ouverture très réussie, portée par la musique de Philip Glass.

Quoi d’autre ?

Virginia Woolf au cinéma, ce sont par ailleurs quelques adaptations cinématographiques. Hormis The Hours, tous ces films ont été réalisés par des femmes.

C’est le cas du film Mrs Dalloway, adaptation fidèle du roman éponyme, réalisé par Marleen Gorris en 1997, avec Vanessa Redgrave dans le rôle-titre. Et, à l’origine de l’adaptation, le scénario du film est signé par une autre femme, Eileen Atkins, véritable passionnée de l’œuvre de l’écrivaine anglaise.

Elle avait déjà écrit un seul en scène, dédié à Woolf, A room of her own, et plus récemment, elle a collaboré au scénario, tiré de sa pièce de théâtre, du film Vita et Virginia, réalisé en 2019 par Chanya Button, une autre férue de l’œuvre de Virginia Woolf, à laquelle elle avait dédié son mémoire de fin d’études. Le film se concentre sur la rencontre et la relation passionnelle et tourmentée entre Virginia Woolf et Vita Sackville-West, femme issue de l’aristocratie mondaine et fastueuse de l’Angleterre. Avec ce film, le duo Eileen Atkins / Chanya Button voulait brosser le portrait d’une femme forte et assumée à travers cette relation jugée scandaleuse, Virginia Woolf étant souvent représentée jusqu’alors comme une femme fragile et dépressive. Et si sa relation avec Sackville-West fut source de nombreux tourments, elle aboutit sur une pulsion créatrice, puisqu’elle lui inspire l’un de ses romans majeurs, Orlando, en 1928.

Ce roman est, selon le fils de Vita Sackville-West, « la plus longue lettre d’amour de l’histoire ». Il inspire une autre femme, Sally Potter, qui l’adapte au cinéma en 1992, avec Tilda Swinton dans le rôle d’Orlando, jeune garçon androgyne éternellement jeune qui traverse les siècles, de la mort d’Elizabeth Ier en 1603 jusqu’à 1928, se réveillant femme un beau matin.

Cent ans plus tard, l’œuvre de Virginia Woolf est toujours autant d’actualité. C’est une œuvre subtile, profondément féministe et moderne ; il est fort à parier que ses romans et ses nombreuses nouvelles n’ont pas fini d’inspirer des générations de cinéastes. L’enjeu, comme souvent dans les adaptations littéraires, est avant tout de parvenir à retranscrire toute la complexité et la profondeur de ses personnages, le fond de leurs âmes, à travers les petits riens de l’existence, comme le faisait Woolf par l’écriture, avec un talent immense.

Nous laissons naturellement à l’écrivaine le dernier mot : « Quand nous lisons ces petites histoires à propos de rien, nous sentons notre horizon s’élargir, notre âme atteindre une étonnante impression de liberté. »

Maïlys GELIN

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