Le policier qui rit fit les honneurs d’une – mauvaise – adaptation hollywoodienne dans les années 1970. Ce roman de Maj Sjöwall et Per Wahlöö, fondateur de la littérature policière scandinave, propose une vive critique d’une société suédoise bourgeoise et sûre d’elle-même. Il vient d’être réédité au format poche (Payot & Rivages) : une opportunité pour susciter une nouvelle adaptation ?

Comment expliquer le fantasme qu’exerce régulièrement la Suède sur les Français ? Il ne se passe pas une année sans que leur modèle éducatif, l’intégrité de leurs politiciens ou leur accueil de l’étranger ne fasse l’objet d’une petite vidéo stéréotypée et simpliste, type BRUT – comme si l’humanité suédoise est intrinsèquement meilleure que celle du reste de l’Europe.

Cette contrée arcadienne a pourtant ses nombreuses zones d’ombre, comme nous le savons depuis plus de cinquante ans et la parution de Roseanna en 1965, premier ouvrage de l’excellente série policière initiée par le couple Maj Sjöwall et Per Wahlöö. Les enquêtes de l’inspecteur Martin Beck sont le fondement de toute une littérature scandinave qui deviendra célèbre dans le monde entier. On dit souvent que le personnage même de Martin Beck a inspiré le Kurt Wallander du Suédois Henning Mankell… Certes. Mais Martin Beck est en réalité le père de nombre d’inspecteurs désabusés ou torturés, faits de sagacité et de faiblesse humaine, tel un Carl Mørck dans le Danemark de Jussi Adler-Olsen. Maj Sjöwall et Per Wahlöö sont ainsi l’un des couples fondateurs d’un courant qui n’en finit plus de se déverser sur les rayons des librairies, lorsque celles-ci ne sont pas confinées.

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Le policier qui rit, que les éditions Payot & Rivages viennent de faire paraître en format poche quelques mois après la mort de Maj Sjöwall, le 29 avril dernier, est emblématique de cette double dimension : l’exploration des failles de la société suédoise et la mise en scène d’un inspecteur habité par un désenchantement régulier et un rhume continuel.

À ce titre, le premier chapitre est parfaitement senti, croquant en quelques lignes drôles et lapidaires les tensions liées à la guerre au Vietnam. Nous sommes en 1968. Les deux auteurs mêlent ainsi, au cœur même de l’intrigue policière – le massacre d’une dizaine de personnes dans un bus, dont un policier de la brigade criminelle, Åke Stenström, qui n’aurait jamais dû se trouver là –, de nombreuses considérations politiques et sociales.

La police, qui fournit son lot de héros au roman, n’est pas épargnée, comme le montre ce dialogue qui part d’une réflexion banale pour se révéler progressivement d’une tranchante efficacité.

– La haine de la police existe à l’état latent dans toutes les classes de la société, dit Melander. Il suffit d’un déclic pour qu’elle se donne libre cours.

– Ah bon ? dit Kollberg, indifférent. Mais pour quelle raison ?

– Pour la raison que la police est un mal nécessaire. Tous les gens, même les professionnels du crime, savent qu’ils peuvent brusquement se trouver un jour dans une situation dont seule la police leur permettra de sortir. Quand un cambrioleur se réveille au beau milieu de la nuit en entendant du bruit dans sa cave, qu’est-ce qu’il fait ? Il appelle la police. Mais tant qu’on ne se trouve pas dans une situation de ce genre, la majorité des gens réagissent par la peur ou le mépris chaque fois que, d’une façon ou d’une autre, la police intervient dans leur existence ou dérange leur tranquillité d’esprit.

– Eh bien, si nous devons nous considérer comme un mal nécessaire c’est le comble ! murmura Kollberg avec découragement.

– Naturellement, poursuivit Melander d’une voix détachée, le nœud du problème réside dans le paradoxe que le métier de policier réclame de ceux qui le pratiquent les plus hautes capacités intellectuelles, des qualités physiques et morales exceptionnelles, mais qu’il n’a rien pour attirer les gens qui possèdent ces vertus.

Maj Sjöwall et Per Wahlöö ont le talent de l’absurdité cynique, véritable reflet d’une humanité en perte de sens… À ce titre, la dernière page est une grande réussite. Il est d’ailleurs préférable de ne lire la préface de Jonathan Franzen qu’après avoir lu le roman, car cette ultime page est en partie dévoilée.

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Le policier qui rit n’a donné lieu qu’à une seule adaptation cinématographique en 1973, une œuvre mineure de Stuart Rosenberg avec Walter Matthau dans le rôle-titre. Nous y retrouvons tous les poncifs hollywoodiens de l’époque, en plus de ce que Sean et Nicci French, autre couple à la ville comme à l’écriture, écrivent dans leur préface : « L’adaptation au cinéma décide, de façon ridicule, de dissiper une bonne part du mystère dès le début en ouvrant le film sur les événements qui ont provoqué l’accident, et non sur l’accident en tant que tel. Ils répondent ainsi, dès la séquence d’ouverture, à des questions qui, dans le livre, ne sont résolues que bien plus tard. »

Une bonne adaptation d’un tel roman doit certes maintenir le suspense voulu par ses auteurs ; elle devrait surtout, sous peine de ne rester qu’un sympathique film policier parmi d’autres (au mieux), traduire l’atmosphère éminemment critique d’une société qui prend les apparences du film Norway of Life, mais sur laquelle se déverse en réalité, sans relâche, un déluge impitoyable d’eau, d’injustice et d’aigreur.

Pierre MONASTIER

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Maj Sjöwall et Per Wahlöö, Le policier qui rit, Trad. Michel Deutsch et Benjamin Guérif, Éditions Payot & Rivages, 2020 (2008), 336 p., 9,20 €

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