En 2021, le marché des NFTs a fait un bon de plus de 21 000% en juste un an, générant plus de 16 milliards de dollarsselon certaines études. Une révolution est en cours, qui pose de nombreuses questions technologiques, sociales et éthiques.

L’air de rien

Dans un long entretien en trois volets, Emmanuel Tourpe interroge un expert en nouvelles technologies : Hervé Tourpe, responsable du Conseil numérique au Fonds monétaire international (Washington DC). Voici le deuxième épisode de la série.
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ET : Dans les pince-fesses, notamment médias, il est de bon ton de s’extasier devant deux tendances technologiques actuelles dont personne ne semble en réalité être capable de peser le poids réel. Je parle ici du web 3.0 et des « NFT ». L’idée, déjà, qu’il puisse y avoir eu un web 2.0… Mais de là à parler maintenant d’un web 3.0 ! Qu’en pensent les milieux spécialisés un peu sérieux et en dehors des gens dont le métier est de créer de la fumée marketing sur des vaguelettes « hype » qui sont, au mieux, en mal de dépenses digitales ?

HT : Le débat sur les versions du web est une chose, mais la question derrière ces discussions est assez ambitieuse : si la blockchain permet à la monnaie digitale comme bitcoin ou à des services DeFi (services financiers sans banques dont nous avons parlé) de se passer des intermédiaires classiques, pourrait-on faire de même pour n’importe quelle information ou n’importe quel service internet ? C’est cela l’enjeu de ce que certains appellent « web 3 .0 ». Par exemple, pourrait-on se passer des compagnies Facebook, Twitter ou YouTube, et les remplacer par des applications décentralisées (que l’on appelle DApps) qui tourneraient sur des milliers d’ordinateurs décentralisés ? En réalité, un tel web est déjà en cours de test.

Par exemple Filecoin permet depuis des années de stocker des fichiers et des données sécurisées sur la blockchain, sans intermédiaire, tandis que Flixxo, ainsi qu’une douzaine d’autres DApps s’attaquent à Netflix. Cela semble donc faisable techniquement à première vue : des petits bouts de code peuvent tourner sur des centaines, voire des milliers d’ordinateurs comme ceux que l’on a à la maison, et ainsi se passer de ces « Big Tech » que l’on accuse à juste titre d’accumuler trop de nos données personnelles et d’avoir trop de pouvoir d’influence sur nos vies quotidiennes.

Des experts du monde de la crypto y croient fermement. Ceux du web actuel, le fameux web 2.0, beaucoup moins ! Pour rappel, avec le web 1.0 dans les années 1990, on ne demandait qu’une seule chose à l’utilisateur d’internet : un navigateur comme Netscape ou AOL. Avec les web 2.0 des années 2000, on commence à demander à l’utilisateur de fournir du contenu, comme des vidéos, des blogs, etc. Avec le web 3.0, on voudrait maintenant nous demander de fournir aussi notre ordinateur pour faire tourner du code ! Cela fait bien rigoler Elon Musk qui a récemment qualifié l’idée de « bullshit », de n’importe quoi. D’autres se disent que le futur du web se définira non seulement par ces nouvelles applications blockchains, mais aussi par bien d’autres technologies, comme de l’intelligence artificielle de plus en plus présente sur tous les objets qui nous entourent, les metavers dont on a déjà parlé, ou les NFTs.
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Lire le premier volet
L’audiovisuel et les technologies émergentes :
une révolution mondiale est en cours

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ET : Les fameux NFT ! Jusqu’à présent, on n’a pas vu grand-chose de concret derrière ce quasi mythe technologique : des achats en art, éventuellement – mais le marché de l’art actuel vend à peu près n’importe quoi pourvu que cela soit différenciant pour l’acheteur. À part l’effet d’aubaine consistant à trouver des spéculateurs pour acquérir des valeurs virtuelles, on a du mal à voir ce que ces NFT ont comme réalité essentielle. Sur Meta-Média, site professionnel de référence, les exemples donnés frisent le ridicule :

« Les NFT peuvent être utilisés pour promouvoir la sortie d’un film, par exemple Warner Bros. s’est allié avec la plate-forme Nifty’s à l’occasion de l’arrivée en salles du quatrième volet de The Matrix, prévue le 22 décembre. 100 000 avatars représentant des personnages vivant dans la matrice sont mis en vente, à 50 dollars le jeton. Certains auteurs et producteurs de films voient aussi dans les NFT un moyen de financement participatif capable de bousculer et de moderniser Hollywood. Par exemple, le producteur Niels Juul veut lever entre 8 et 10 millions de dollars en vendant 10 000 NFT pour financer un film de Martin Scorsese. Legendary Entertainment a été le premier studio de production à lancer une collection d’art NFT. À l’occasion de la sortie de Godzilla vs. Kong, l’artiste numérique BossLogic et Terra Virtua Ltd ont créé un nombre limité d’objets de collection numériques. Autograph, la plate-forme de NFT cofondée par Tom Brady, s’est associée avec le géant du cinéma Lionsgate pour développer des contenus numériques basés sur ses plus célèbres propriétés audiovisuelles : John Wick, Hunger Games, Twilight, Mad Men et Dirty Dancing. »

On a aussi parlé, ces derniers temps, d’un club de foot (Sedan Ardennes) qui lance sa collection de cartes numériques à l’effigie de la mascotte du club, que l’on peut payer dans une cryptomonnaie (Ether). Ça semble assez gadget.

C’est aussi peu intéressant que ça, les NFT ?

HT : D’abord, que sont ces NFT, ou Non-Fungible Tokens ? C’est en fait la même technologie que bitcoin et autres crypto-monnaies : ce sont tous des jetons numériques (token) qui existent sur une blockchain et que n’importe qui peut acquérir. La différence avec les cryptos, c’est que chaque NFT est unique, au même titre qu’une œuvre d’art comme la Mona Lisa est unique, ou à tirage très limité, comme les vignettes Panini de notre enfance ou un millésime rare.

Alors, aujourd’hui, évidemment, on peut se demander comment de petites images de 24 pixels de haut représentant des singes ou des punks très laids de toutes sortes, chacune unique (pour ne citer que les NFTs les plus populaires), peuvent se vendre jusqu’à 22 millions d’euros. En réalité, au-delà de ce phénomène de prix exorbitants, se cache peut-être une autre révolution numérique, qui permettrait de transformer le concept de propriété, un concept au cœur de notre société et de notre quotidien, de deux manières. Tout d’abord, des objets ou des choses duplicables dans la vie réelle peuvent devenir uniques, et donc produire une nouvelle valeur en version numérique.

Par exemple, David Cronenberg a récemment vendu un NFT d’une vidéo d’une minute, dont l’acquéreur peut prouver de manière irréfutable, grâce encore à la blockchain, qu’il en est le propriétaire. Des vidéos de moments très forts en émotion du sport, comme des actions mémorables du footballeur Cristiano Ronaldo ou du joueur de basket Lebron James, se vendent pour des centaines de milliers d’euros, générant de nouveaux revenus pour les chaînes de sport. Bien sûr, ces vidéos peuvent être copiées indéfiniment, mais seul un petit nombre de propriétaires peuvent prouver qu’ils en possèdent les droits et en tirer profit à la revente. De même, Quentin Tarantino a récemment expliqué comment un NFT pouvait être créé, même pour une seule image de son film mythique Reservoir Dogs, comme cette scène clé de l’impasse mexicaine entre deux héros. On ne peut plus nier le phénomène : en 2021, le marché des NFTs a fait un bon de plus de 21 000% en juste un an, générant plus de 16 milliards de dollars selon certaines études.

Enfin, et je trouve cela bien plus intéressant, des objets uniques dans la vie réelle peuvent maintenant avoir leur « jumeau numérique ». Toujours à propos de Q. Tarantino, il a récemment vendu le NFT du script entièrement écrit à la main de Pulp Fiction pour plus d’un million d’euros. En somme, la preuve de la propriété devient tout aussi importante que l’objet physique lui-même, et bien plus facile à monnayer, collectionner et afficher.

Les organisateurs d’événements sportifs l’ont bien compris ; ils vendent maintenant des NFTs en guise de ticket, qui peuvent plus facilement se collectionner et se revendre avec preuve d’authenticité. Au-delà du monde du spectacle, le concept de « jumeau numérique » est potentiellement très intéressant aussi, peut-être même plus ! Que ce soit pour prouver l’obtention d’un diplôme, la propriété d’un terrain, d’une maison ou d’une voiture, les NFTs pourraient en théorie promettre de se passer de certains tiers de confiance devenus superflus et de rendre bien plus difficile la falsification de titres de propriété.

Cela étant dit, comme beaucoup de technologies qui passent par une phase de frénésie – et, dans le cas des NFTs, par une phase de spéculation – il ne serait pas étonnant que l’on se dirige vers un « hiver » des NFTs, avant, peut-être, que des utilisations plus raisonnables et plus utiles émergent.

ET : Derrière toute technologie se cache un problème éthique. Quels enjeux de ce type vois-tu dans cet univers désormais incontournable, et plus particulièrement du metaverse ?

Les metaverses posent en effet des questions intéressantes et nouvelles, surtout si l’on réfléchit à ce que ces univers pourraient devenir. De nouvelles formes d’intolérance vont probablement se développer, par exemple en fonction de notre appartenance à des clans créés dans les metaverses, ou du look choisi pour nos avatars virtuels. À ce propos, le danger de harcèlement sexuel et de pédophilie y est plus que jamais réel : rien de plus facile pour un prédateur que de se faire passer pour ce qu’ils ne sont pas et d’intégrer des espaces fréquentés par leurs proies. Certains avocats sont même déjà sur le coup…

De même, certains emplois commencent à se créer dans ces univers virtuels. La loi du travail s’applique-t-elle ? Si oui, la loi de quel pays ? Si de nouveaux pouvoirs se développent au sein des metaverses et que des élections s’organisent, le concept même de citoyenneté et de patriotisme va-t-il changer ? De nouveaux conflits virtuels peuvent-ils apparaître ?

Autant de questions qui existaient à un certain degré avec le web, mais qui prennent une nouvelle dimension dans ces nouveaux univers.

À suivre…

Propos recueillis par Emmanuel TOURPE

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Emmanuel Tourpe, 52 ans et père de 4 enfants, est le directeur de la transformation digitale et du data management à Arte. Il a occupé la direction de la programmation TV / numérique de la chaîne culturelle Arte et de la RTBF pendant presque vingt ans. Docteur habilité en philosophie, il est l’auteur d’un grand nombre d’ouvrages et d’articles scientifiques. Il est également un conférencier international. Il exerce également des fonctions de conseil en communication, management et stratégie. Il tient une chronique bimensuelle, qui n’engage que lui et en aucun cas les différentes institutions pour lesquelles il travaille, dans Profession Audio|Visuel depuis octobre 2020.


 

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