L’exposition collective des travaux de cette école de cinéma atypique met en lumière de jeunes artistes prometteurs et l’efficacité d’une école gratuite tous publics, dédiée aux arts visuels.

« J’aime beaucoup ça, la transversalité… » commente tranquillement Fodil Drici devant l’installation qu’il expose au Centquatre, en compagnie de ses camarades. Sur deux immenses toiles flottant à l’entrée des Écuries – le sous-sol des anciennes pompes funèbres de la ville de Paris transformées en centre culturel – sont projetées en boucle deux animations 3D, l’une en transparence de l’autre, tandis que le tout se reflète sur le sol en béton, dans une troisième reproduction de l’image. C’est hypnotique !

« Durant le confinement, j’étais saisi de frénésie pour acheter en ligne des vêtements, jusqu’à ce que je découvre, avec les Ouighours, que mon addiction se faisait au prix de corps brisés, raconte le jeune homme. Mon travail visuel rapproche ces achats par plaisir et cet esclavage moderne. » Or la consigne globale des travaux d’étudiants cette année, c’est « Hard Corps » !

Entre ces corps brisés et les corps occidentaux qu’ils habillent, il y a un premier écran avec une vingtaine de vêtements qui voltigent comme du linge sale dans notre direction, là un pyjama turquoise, ici un « legging » orange, là encore une jupe jaune à frou-frous : « J’ai appris le patronage et le montage pour les modéliser », explique-t-il derrière sa masse de cheveux bouclés tandis que, sur le deuxième écran, en transparence du premier, arrivent sur nous en avalanche des morceaux de corps gris, des visages sculptés dans la terre glaise et des mains en vrac, beaucoup de mains. « Je me souvenais de leurs mains. Ils n’avaient pas d’identité propre. C’était une masse de travailleurs. »

Être au bon endroit au bon moment

Intitulée Consciousness X 83, cette œuvre fait référence aux quatre-vingt-trois multinationales du prêt-à-porter qui se sont engagées éthiquement, après avoir eu connaissance du drame vécu par les Ouïghours, minorité musulmane réduite aux travaux forcés en Chine. À vingt-six ans, le jeune vidéaste aux cheveux longs a déjà un joli parcours derrière lui. D’origine algérienne et venu de Seine-Saint-Denis (93), il a fait, dit-il, « quelques ateliers de beaux-arts à Paris, un peu d’illustration à Bruxelles » ou encore trois ans d’école d’animation 3D au Luxembourg ; il a par ailleurs vécu en colocation au Japon avec des Coréens. Pourtant, c’est encore une autre aventure qui le tente : ce désir de transversalité le pousse à se porter candidat en 2020 dans la section cinéma de l’école Kourtrajmé, à qui il envoie un court-métrage de deux minutes sur « la fin du monde », le thème de pré-sélection cette année-là. « Ils prennent des gens qui ont besoin d’un coup de pouce pour être au bon endroit au bon moment » témoigne Fodil Drici.

Kourtrajmé ? Dans les années 1990, Kim Chapiron, Vincent Cassel et Romain Gavras, alors jeunes réalisateurs parisiens, ont fait du terme court-métrage prononcé à l’envers leur bannière artistique, celle d’un collectif uni par une approche de la représentation du monde et du cinéma. Mais c’est trente ans plus tard que naît l’école… Couronné aux César par un prix du jury pour ses Misérables, le réalisateur Ladj Ly, issu des quartiers de Montfermeil et membre du collectif, lance à son tour un projet qui lui tient à cœur, celui d’une école gratuite et ouverte à ceux qui, par leur formation scolaire et/ou leur origine sociale, n’ont pas accès aux écoles traditionnelles de cinéma.

Peu importe le niveau d’études, la provenance et l’âge. « L’unique condition, c’est de ne pas avoir de formation initiale dans la discipline convoitée. »

L’urgence de faire et de fabriquer

« Le jury est surtout sensible à l’univers du candidat, à sa personnalité, au sentiment qu’il y a une nécessité » explique Thomas Gayrand, responsable pédagogique. Cinéma, Arts Visuels, Acting ? Tous reçoivent les mêmes bases en matière d’art narratif mais, très vite, c’est le passage à l’acte. « Notre école est obsédée par l’urgence de faire et de fabriquer. »

Il semble que l’avenir de l’école ne soit pas remis en cause par les récents soupçons de malversation pesant sur l’association loi 1901 propriétaire de l’école. En janvier dernier, une brigade de Bercy a en effet interrogé Ladj Ly et son frère, président de la Cité des arts visuels, sur un possible détournement de fonds. Une enquête est toujours en cours…

Interrogée sur cet épisode, la directrice de l’école s’en tient à une ligne pragmatique : « Notre soin à nous, c’est d’abord de structurer et de fortifier l’école ! » Car cette aventure pédagogique hors normes est porteuse de nombreux espoirs, tant du côté des sponsors, des plates-formes de télévision et des chaînes publiques qui soutiennent l’aventure que du côté des jeunes. « La première année, nous avons reçu mille deux cents candidatures, l’année suivante, mille six cents, et cette année, plus de deux mille, explique Farida Cagniard, directrice de l’école. Pourtant dix à trente places à peine sont ouvertes dans chaque section. C’est dire si la sélection est difficile ! »

De Montfermeil à Montpellier

Comme Kourtrajmars, autre école de cinéma elle aussi atypique et quasi jumelle, née plus tard à Marseille et qui forme pour sa part des techniciens (et uniquement des techniciens) de cinéma, Kourtrajmé revendique un héritage, celui des banlieues, des périphéries et du territoire. Mais ce territoire est plus large qu’on ne l’imagine, puisqu’il va de Montfermeil à Montpellier, dans « un total respect de la parité » précise Farida Cagniard… Ainsi, dans la dernière salle des Écuries, ce sont les photographies XXL de Li Lu June qui attirent le regard. Sept clichés de jeunes filles, des « bimbos » aux corps graciles et aux attributs volontaires, fesses et seins XXL également, assises sur des lits ou des jet-skis. Malaise… À y regarder de près, on dirait des clones : elles se ressemblent toutes !

« Et pour cause, explique en riant Li Lu June, jeune fille de dix-neuf ans venue de Montpellier après un bac ES. C’est moi ! Je me suis mise en scène en adoptant les nouveaux critères de beauté. » S’ensuit une leçon à l’usage des plus de trente ans : « C’est le look Kardashian, sourcils épais, nez fin, bouche pulpeuse, taille fine, gros seins, grosses fesses. » Munie d’un scalpel virtuel, une application à retoucher les corps, Li Lu June, en jeans et lunettes dans la réalité, a pratiqué la chirurgie esthétique sur son propre corps numérisé. « Avec ma série Catalyseurs, je ne juge pas ! J’attire l’attention… Et je dis : ce que tu “likes”, ce n’est pas la vraie vie. » C’est sur un livre d’art publié à compte d’auteur pendant sa scolarité que Li Lu June – père comédien, mère dans la mode – a été sélectionnée.

Comme Paloma Vauthier, sa voisine franco-libanaise qui pratique le pole-dance et dont les photos mettent en scène des amies « pole-danseuses » dans trois interprétations de cette discipline, Li Lu June est élève de la section arts visuels, placée sous la houlette du médiatique JR, connu lui aussi pour son parcours d’autodidacte. Et justement, le voilà dans l’autre aile des Écuries, au milieu d’un groupe d’étudiants dont l’un, la petite quarantaine, présente ses photos au public. Curieuse d’en savoir plus sur son engagement auprès des jeunes et de son travail de direction dans cette école atypique, on s’approche. Méfiant, il se défile : « C’est leur journée à eux et ils sont incroyables » répond l’homme aux lunettes noires avant de s’envoler dans un claquement d’imperméable…

Kakie ROUBAUD

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En savoir plus :
école Kourtrajmé
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Consciousness x 83 - Fodil Drici

Consciousness x 83 – Fodil Drici



Photographie de Une : Noces d’argent, film de Florence Fauquet, élève de l’école Kourtrajme



 

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