Publié en 1962, vendu à plus de trois millions d’exemplaires, L’écuyer du roi, signé Tonke Dragt, a reçu le « Griffel der Griffels » du meilleur roman jeunesse des cinquante dernières années en 2004. Le premier des deux tomes de la courte saga vient de paraître en français chez Gallimard. Netflix en signe l’adaptation (très) libre en série.

Née en 1930 à Jakarta dans les Indes néerlandaises, aujourd’hui l’Indonésie, Antonia Johanna Willemina Dragt, plus connue sous le nom de Tonke Dragt, est la fille aînée d’un agent d’assurance. Elle grandit au sein d’une famille imprégnée de littérature, avec une bibliothèque privée à disposition ; son père et l’une de ses sœurs écrivent également.

De l’enfer des camps au chahut des salles de classe

couverture Tonke Dragt, L’écuyer du roi – tome 1, traduction Mireille Cohendy, Gallimard Jeunesse, 2020

Pendant la Seconde Guerre mondiale, elle est emprisonnée pendant trois ans, avec sa mère et ses deux sœurs, dans le camp japonais de Tjideng. C’est à cette époque qu’elle commence à écrire un roman, avec l’une de ses amies. À la Libération, alors qu’elle est âgée de quinze ans, sa famille gagne les Pays-Bas et s’installe tout d’abord dans la vieille ville de Dordrecht, puis à La Haye.

Tonke Dragt a très tôt le désir de devenir artiste mais, sur le conseil de ses parents davantage préoccupés par son autonomie financière, elle devient professeur de dessin. Elle enseigne notamment dans des écoles primaires et aux Beaux-Arts de la capitale néerlandaise. Les classes étaient alors composées de quarante à cinquante enfants, en raison du « babyboom ». Peinant à les canaliser, elle se met à leur raconter des histoires, ce qui la pousse par la suite à les écrire, la plupart du temps de nuit.

« C’est ainsi qu’a débuté ma carrière d’écrivain, et c’est ainsi également qu’a débuté l’histoire de Tiuri, celle d’un garçon qui ouvre une porte suite à un mystérieux appel à l’aide venu de l’extérieur, raconte Tonke Dragt au Guardian, le 19 septembre 2015. Son nom m’est venu d’un coup et je lui ai donné une lettre, mais je n’avais alors aucune idée du contenu de cette lettre ni de la façon dont se finirait l’histoire. C’était le dernier jour d’école et tous les enfants m’écoutaient, bouche bée. Ensuite, pendant les vacances, j’ai écrit l’histoire complète… »

Ainsi est né son roman De Brief voor de koning (littéralement : « La lettre au roi »), publié en 1962, qui remporte le prix national de littérature jeunesse l’année suivante. Ce roman, premier tome d’une saga, se déroule dans une univers fantasy proche de la réalité médiévale. Il connaît un succès immédiat et mondial, réédité plus d’une vingtaine de fois aux Pays-Bas et traduit au fil des ans en allemand, en afrikaans, en tchèque, en danois, en anglais, en français… Les éditions Gallimard viennent d’en publier une traduction, signée Mireille Cohendy, sous le titre L’écuyer du roi.

De l’œuvre littérature à l’adaptation en série

En 2007, le roman est adapté en comédie musicale. C’est au tour de Netflix de s’emparer de l’histoire, en proposant une série de six épisodes, diffusée depuis le 20 mars dernier. Créée par William Davies, elle réunit Amir Wilson (Tiuri), jeune acteur britannique de seize ans dont c’est le premier grand rôle, ainsi que Ruby Ashbourne Serkis (Lavinia), Nathanael Saleh (Piak), Thaddea Graham ou encore l’acteur néerlandais Gijs Blom dans le rôle du sinistre prince Viridian.

L’adaptation cinématographique prend de grandes libertés par rapport au chef-d’œuvre original. Pour être plus exact, s’il reste la lettre (celle à porter au roi) et les prénoms des héros, il n’y a plus guère d’esprit commun entre le roman et la série, le premier se déroulant dans un univers de réalisme médiéval mâtiné de fantasy poétique, la seconde privilégiant les prophéties, les pouvoirs magiques et les sortilèges – autant d’éléments complètements étrangers au premier tome du diptyque – à grand renfort d’effets spéciaux.

La série gagne ainsi en rythme et en spectacle grand public ce qu’elle perd en sobriété réaliste, qui était précisément la force poétique et singulière d’un texte finalement assez lent.

Tonke Dragt, aujourd’hui âgée de quatre-vingt-neuf ans, a-t-elle supervisé le scénario ? Probablement pas. Qu’importe ! Le cinéma fantastique produit par Netflix pour la jeunesse se doit probablement de devenir spectacle titanesque, afin de séduire les plus jeunes et d’emporter adhésion et abonnement ; la littérature jeunesse peut quant à elle se permettre des instants de lyrisme contemplatif – même au risque d’un ennui heureusement passager.

La parution en français du second tome de ce diptyque chevaleresque est prévue en 2021. Quant à la romancière néerlandaise, qui a reçu en 2005 le prix « Victorine Hefting » récompensant ceux et celles qui ont contribué à l’émancipation culturelle des femmes, elle a publié il y a trois ans de Als de sterren zingen (littéralement : « Quand les étoiles chantent »), recueil de nouvelles écrites sur une période cinquante ans.

Pierre MONASTIER

 

– Tonke Dragt, L’écuyer du roi – tome 1, traduit du néerlandais (Pays-Bas) par Mireille Cohendy, Gallimard Jeunesse, 2020, 520 p., 17,50 €

– En savoir plus sur la série : Netflix

 



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