Dans Les Apparences, Fitoussi se penche sur la bonne société des expatriés, artistes et intellectuels : un film cruel et troublant… qui rappelle le cinéma de Buñuel et de Chabrol. À voir dans les salles.

Dans Maman a tort (2016), Marc Fitoussi mettait en scène une jeune adolescente découvrant un autre visage de sa mère en s’immergeant, lors de son stage de troisième, dans le monde de l’entreprise fait de petits arrangements et de grandes hypocrisies… Dans son nouveau film, Marc Fitoussi se penche sur la bonne société des expatriés, artistes et intellectuels : cruel et troublant…

Un monde idéal

Le film s’ouvre avec un long panoramique horizontal sur une ville que l’on ne reconnaît pas immédiatement. Cette première séquence nous renvoie sans conteste aux films de Truffaut qui promenait sa caméra dans Paris, lors des tournages en extérieur chers à l’ancien critique des Cahiers du cinéma. Le panoramique est à la fois un clin d’œil à la Nouvelle Vague et une façon de montrer que le décor de l’histoire à laquelle nous allons assister pourrait être celui de n’importe quelle ville. Ici, ce sera Vienne, en Autriche. En effet, Henri, le mari joué par Benjamin Biolay, est un chef d’orchestre réputé, en poste dans la ville de Mozart. Sa femme, Ève – incarnée par Karine Viard, qui se plaît de plus en plus à cultiver admirablement son côté machiavélique –, est quant à elle maman d’un petit garçon de six ans et directrice de la médiathèque française. Tout semble ainsi aller pour le mieux dans le meilleur des mondes, la seule petite ombre au tableau étant la maman d’Ève, un peu trop « plouc » comme elle le dit elle-même, un peu « commune », qui utilise l’adjectif « fendard » et que l’on préfère ne pas inviter dans les dîners en ville entre expatriés.

Ce monde est en effet un parfait équilibre entre des détails tels qu’un prénom légèrement modifié pour qu’il sonne plus élégamment, un paquet cadeau caché dans le tiroir d’un bureau et que l’on retrouve au bras d’une jeune maîtresse, la coiffure exactement similaire adoptée par Ève et sa meilleure amie – Pascale Arbillot trouvant enfin ici un rôle à la mesure de son talent en changeant de registre… autant d’indices qui petit à petit amoindrissent le bel édifice…

Pourtant, dans ces soirées, on n’accepte aucune fausse note. Tout doit être parfait, de la viande française aux fromages français que l’on fait venir de France afin de goûter tout de même aux saveurs du terroir. Ces dîners sont également l’occasion de se féliciter de ses bons choix, contrairement à cette amie que son mari a trompée et quittée pour une jeune Autrichienne, certainement parce qu’elle préférait se mettre à part, ne pas rester proche des autres expatriés. Bref, conclut-on de concert, elle l’a bien mérité ! Ce monde, leur monde, est donc un abri pour qui accepte de se plier aux codes et aux apparences.

Des clins d’œil répétés aux années 1960

Ainsi, lorsque Ève constate que son mari, Henri, a une aventure, elle est prête à tout pour sauvegarder son couple, c’est-à-dire en réalité ces fameuses apparences. Elle va alors ourdir un plan machiavélique afin de dévoiler le véritable visage de la jeune maîtresse. Mais la première étape de ce plan échouant – grâce au talent de comédienne de ladite maîtresse, elle aussi habile en comédie –, Ève met en œuvre une seconde étape qui fera basculer la comédie bourgeoise dans le thriller.

Entre temps, Ève fait la rencontre d’un jeune Autrichien un peu paumé qui ne va cesser de la suivre. Ce personnage participe au basculement du film dans le thriller – le jeune homme semble en effet faire peser une menace sur la vie d’Ève pendant de longues séquences –, mais il permet surtout d’établir un rapprochement avec Catherine Deneuve. En effet, le fils d’Ève ne cesse de regarder Peau d’âne à la télévision et sa maman revêt un matin une « robe couleur de lune », comme son héroïne. Cet élément ne serait pas remarquable sans l’autre clin d’œil, plus subtil et plus intéressant, qui lui fait alors écho : lors de la rencontre avec Jonas, le jeune Autrichien, Ève remarque que celui-ci a un trou à sa chaussette. Or, Belle de Jour, incarnée également par Catherine Deneuve dans le film éponyme de Buñuel – cette jeune bourgeoise allant passer ses après-midi dans une maison close –, est confrontée à une scène identique : le jeune amant, Marcel, qui tombe amoureux d’elle et n’aura de cesse de la suivre – comme le fait Jonas dans Les Apparences –, a lui aussi un trou à la chaussette. Les deux films se superposent ainsi grâce à ce détail : Marc Fitoussi semble dire ici que les milieux bourgeois de nos jours n’ont finalement pas beaucoup changé depuis les années 1960 puisqu’il y est toujours question d’apparences, de tromperies, de mensonges et de sexualité.

Ces nombreux clins d’œil aux films des années soixante constituent la grande force de ce film. Il est ainsi difficile de ne pas citer Chabrol, maître dans la mise en scène de sujets bourgeois, cherchant à mettre au jour les failles de ces mondes faits de conformismes, de haines et d’hypocrisie.

Derrière les apparences

Mais si le film de Bunuel, Belle de jour, à la fin duquel fantasme, rêves et réalités semblent se mélanger, crée un univers onirique troublant ; si les films de Chabrol laissent apparaître toute la noirceur de l’âme humaine, le film de Marc Fitoussi semble dire qu’en plus de tout ce que ses prédécesseurs ont déjà montré, c’est aussi l’avènement de la modernité (web, sites, courriels et autres outils informatiques) qui permet la chute de ces apparences. Internet offre la possibilité de tout voir, de tout savoir, sans possibilité aucune de se cacher, de taire son passé, d’avoir une quelconque intimité.

C’est alors Madame Belin, fidèle lectrice de la médiathèque, que l’on moque un peu tout au long du film en raison de ses goûts littéraires peu sûrs – Henri Troyat notamment –, qui tire la sage conclusion de la vie : « Pour être heureux, il faut rester dans son coin et ne pas s’occuper de ce que font les autres. » Comme un écho à la fin du conte philosophique de Voltaire en somme où Candide nous incitait à cultiver notre jardin…

Virginie LUPO

 



Marc Fitoussi, Les Apparences, France – Belgique, 2020, 110mn

Sortie : 23 septembre 2020
Genre : thriller
Classification : tous publics

Avec Karin Viard, Benjamin Biolay, Lucas Englander, Laetitia Dosch, Pascale Arbillot, Andréas Simma, Hélène de Saint-Père, Xavier de Guillebon
Photographie : Antoine Roch
Musique : Bertrand Burgalat
Montage : Catherine Schwartz

Producteurs : Christine Gozlan, David Poirot
Production : Thelma Films
Distribution : SND

En savoir plus sur le film avec CCSF : Les Apparences

 



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