Le dessinateur de science-fiction Philippe Caza, est le directeur artistique du Festival international du film sur les handicaps, qui se déroule du 2 au 9 février à Lyon. Il nous livre ici sa réflexion sur la normalité, entre unijambistes et autistes, femmes panthères et cyborgs…

Entretien.

Vous signez un édito du FIFH qui évoque autant les cyborgs que les personnes handicapées. Pourquoi ?

C’est de la poésie ! Au lieu de faire pleurer sur les handicaps, je préfère faire rêver. Être différent est souvent mal vécu. Je sais que beaucoup de personnes souffrent de leur état et je les comprends… Mais je ne veux pas en rester au niveau du drame. Il y a des handicapés parmi nous comme il y pourrait y avoir des extra-terrestres et il faut faire avec. Il n’y a pas plus de raisons de les cacher qu’il n’y a de raisons de cacher la mort. C’est ma conception philosophique du handicap et c’est aussi le choix de Katia Martin-Maresco, la fondatrice de ce festival qui privilégie une approche positive, poétique, pas du tout dans la tragédie.

Qu’est-ce qui vous a frappé dans les deux mille films que vous avez visionnés ?

La qualité ! Les fictions, documentaires, courts-métrages et films d’animation envoyés sont très professionnels, d’un bon niveau artistique. Nous n’avons pas reçu cette année de films proches du compte rendu médical ou très amateurs. Et peu de films ont été rejetés parce qu’ils étaient trop militants dans leur propos, au détriment de la qualité artistique. En fait, c’est un équilibre à trouver… Avant de parler de handicap, nous faisons un festival de cinéma ! Ce qui nous touche, c’est l’humour, le fantastique et cette édition est tout particulièrement poétique.

Comment le regard de la société peut-il changer grâce au cinéma ?

Je crois beaucoup au cinéma. Grâce aux images, des gens et des situations inhabituels, qu’on ne voyait pas dans nos rues, nous sont devenus familiers… Dans notre entourage et sur les écrans, le flic et le boucher porteurs de handicap, noirs ou homosexuels se sont généralisés, pas seulement en personnages principaux mais en seconds rôles, quand ce n’est pas parmi les figurants, qu’il s’agisse de polars ou de comédies romantiques. La force de l’habitude et la répétition sont des vecteurs puissants pour banaliser la différence. J’ai le sentiment que tout cela va bientôt rentrer dans les mœurs.

Qu’évoque pour vous le mot « inclusion » ?

Il me gêne car c’est un terme fourre-tout et limitatif. On nous a parfois demandé de faire de ce festival « des handicaps », un festival « inclusif », comme si le mot « handicap » gênait… Mais il ne faut pas avoir peur de ce mot ! Il recouvre une réalité plus grande que la seule exclusion. Dans ce festival, on parle d’amitié, d’amour, d’humour, d’espoir, de solidarité. Il y a par exemple un long-métrage japonais, un film hybride entre le documentaire et la fiction, qui tourne autour du drame de Fukushima. Il raconte comment des handicapés, laissés pour compte après le drame, sont allés secourir des petits vieux qui étaient dans la même situation d’abandon qu’eux…

Vos personnages de bande dessinée sont souvent porteurs de malformations, femmes lézards, androïdes, hommes machines. Quel est votre rapport avec la « norme » ?

J’ai une culture de science-fiction, plus proche du fantastique que du réel. Je tutoie facilement l’anormal, la différence. La norme, c’est une vérité statistique : c’est ce qui se dit, ce qui se voit, ce qui se fait dans une société donnée… la loi du plus grand nombre. On peut en sortir, par rébellion ou par nécessité, comme dans le cas des handicapés. Pourtant, quand on y réfléchit, personne ne ressemble vraiment à personne. La différence fait partie de la biologie, de la vie. Le rejet de la différence, c’est avant tout un problème lié aux mœurs, le rejet moraliste d’une société normative.

Pourquoi les sept nains, Iron Man et la fée Clochette sont-ils des héros au cinéma et des renégats dans la vraie vie ?

Tous les monstres et les super-héros sont à double facette, ambivalents aussi. Ils ont des super pouvoirs et travaillent à protéger leur prochain… Mais ils sont aussi anormaux et rejetés. Parfois même, ils font n’importe quoi et on ne peut pas les maîtriser. Bref, ils sont bons mais dangereux ! Si on prend Stephen Hawking, le physicien britannique : il souffrait d’un double handicap, à la fois physique, car il était atrophié, paralysé, mais aussi intellectuel, car il était un génie. Comme eux, il avait les deux facettes du personnage bizarre, inadapté mais aussi supérieur.

Une « sirène », c’est le trophée que vous avez dessiné pour ce festival. Pourquoi ?

La Petite sirène est une histoire symbolique forte. Quand elle est dans l’eau, son univers, la sirène nage et se déplace, c’est une merveille. Mais sitôt qu’elle est à terre, elle ne peut plus bouger… Sa queue, qui était sa force, devient son handicap. Voilà pourquoi j’en ai fait le logo et le trophée du FIFH depuis cinq éditions. La sirène est assise dans une chaise roulante, car elle s’est débrouillée pour s’adapter à son nouvel environnement, mais elle est devenue sujet, magnifique, désirable, caméra au poing, prête à filmer pour raconter son histoire.

Propos recueillis par Kakie ROUBAUD

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En savoir plus : Festival International du film sur les handicaps

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Photographie à la Une : Bitva, long-métrage fiction d’Anar Abbasov (DR)



 

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