Au commencement du cinéma, il y eut des inventeurs, de jeunes industriels ambitieux (Gaumont et Pathé pour ne citer qu’eux) et des artistes créatifs, au sommet desquels trônent Georges Méliès et Alice Guy. Telle est la passionnante aventure que nous relate une bande dessinée au style réaliste, parue récemment aux éditions Rue de Sèvres.

INSTANT CRITIQUE

Les frères Lumière, Charles Pathé, Léon Gaumont, Georges Méliès… Autant de noms entrés dans l’Histoire pour devenir des marques et enseignes d’une industrie florissante. Et puis il y a les oubliés, ceux que le temps a relégué au second plan, voire effacé des mémoires : les inventeurs Étienne-Jules Marey et Georges Demenÿ, le forain Ernest Grenier et son Théâtre électrique, le réalisateur Ferdinand Zecca, et surtout – surtout ! – la magnifique Alice Guy, secrétaire de Gaumont devenue la première réalisatrice de l’histoire du cinéma et pionnière de la fiction.

En 1894, la fièvre technologique s’empare de Paris : les inventeurs rivalisent d’innovations, les brevets se succèdent, au rythme des inventions. Le cinéma naît peu à peu. C’est ce récit des origines que nous livre la nouvelle série conçue par Damen Maric et Guillaume Dorison, et mis en images par Jean-Baptiste Hostache, pour les éditions Rue de Sèvres.

Le premier volume, paru récemment, nous raconte le développement des appareils, puis l’émergence de la production, de la diffusion, de la distribution et de l’exploitation en salles. Bref, tout ce qui constitue encore aujourd’hui les rouages classiques du secteur. 1894, donc. Nous sommes encore en France, pays des pionniers.

Au cœur de cette histoire, un drame, celui de l’incendie du bazar de la charité, qui a inspiré quantité d’œuvres, à commencer par la récente série sur France Télévisions. Le cinématographe, qui fut l’étincelle de l’effroyable accident ayant entraîné la mort de 120 personnes, des femmes pour la quasi-totalité, devient alors « La machine du diable ».

Tel est le titre de ce premier album, qui reprend l’expression employée dans la bande dessinée par un journaliste du Figaro, Fernand Verrin, personnage probablement inventé par les auteurs (je n’en ai trouvé, du moins, aucune trace) et dont le prénom n’est peut-être pas sans faire allusion à Fernand de Rodays, qui fut directeur puis rédacteur en chef du quotidien entre 1879 et 1901.

Le bazar de la charité, annoncé dès les premières planches, est le pivot de ce volume en deux parties historiques, la première se concentrant sur la bataille des brevets, la seconde développant la guerre industrielle qui oppose Gaumont et Pathé. Ce premier tome s’arrête ainsi aux portes des États-Unis, que Charles Pathé et Alice Guy s’apprêtent à conquérir.

Dans une mise en scène sobre, avec des planches privilégiant les cases simples et quadrangulaires, la bande dessinée nous dévoile la naissance d’un nouveau monde, la découverte du territoire cinématographique. L’ensemble, étonnamment, nous apparaît plus proche de la photo que du cinéma par son côté statique et calibré.

Le travail de recherches historiques est quant à lui indéniable, rendant à César ce qui lui appartient et à Alice Guy sa place créatrice prépondérante, trop longtemps confisquée. On en apprend beaucoup sur cette période fondatrice d’une ère qui n’en finit pas de nous traverser, jusque dans nos foyers aujourd’hui.

Pierre GELIN-MONASTIER

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Damen Maric, Guillaume Dorison et Jean-Baptiste Hostache, Les Pionniers, T. 1, Éd. Rue de Sèvres, 2022, 152 p., 25 €

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