L’universel et le tout sont en danger, car l’époque est à l’éclatement des revendications. Nous sommes entrés dans une guerre des sexes et dans une guerre des origines. Il existe pourtant des lieux de réconciliation, de justice et de paix, comme en témoignent (déjà) Goethe et Aristote.

L’air de rien

Tout le monde a au moins un jour entendu parler de Goethe, ce dieu des lettres allemandes qui n’a pas seulement porté le style à un sommet : il est aussi un penseur de tout premier plan, qui aujourd’hui encore peut nous inspirer tant est profonde et riche sa vision du monde. Il y a chez lui, par exemple, cette très belle idée de l’Aperçu. L’Aperçu, chez Goethe, c’est carrément une manière d’affûter son regard sur les choses, sur la vie, une façon de regarder. Un prêt-à-voir qui a l’avantage extrême, par rapport à nos petites optiques quotidiennes, d’ouvrir le plus largement du monde le cadre à travers lequel nous nous repérons dans le monde. L’Aperçu, c’est voir d’emblée la totalité d’un phénomène, c’est le laisser se dérouler tel qu’il est entièrement sans d’avance en soustraire une partie.

Me voici le matin qui me lève et j’écoute les infos sur France Inter : je ne le sais pas, mais d’avance je vais trier dans ce que j’entends les choses qui confirment mon point de vue, renforcent ou non mes biais de confirmation, mes aprioris. Je trie, je filtre, j’anticipe, je rejette inconsciemment avant même d’être à l’écoute ou prêt à regarder ce qui va conforter mon projet sur la vie. L’Aperçu, c’est l’éducation tout inverse : apprendre à voir en face la complexité de ce qui est, dans son entièreté, le tout de ce qui devant moi effectivement se tient et que d’habitude je ramène à ce que j’en veux bien ou au contraire réfute. L’Aperçu, c’est sans aucun doute l’intelligence à son sommet, ouverte au tout au lieu de se fermer sur la partie. L’Aperçu, c’est une manière de voir le monde à peu près symétriquement inverse de la façon dont les idéologues et les militants découpent au sein de l’existence ce qui a de la valeur et ce qui n’en a pas.

Je ne vais pas refaire ici le topo tellement répandu qu’il en devient trivial sur le danger actuel de rupture de notre contrat social fondé sur la raison et le dialogue : polarisations des points de vue, archipel des convictions, radicalisation des visions singulières du monde, tribalisation et communautarismes, vénération de l’offense…. L’universel et le tout sont en danger, car l’époque est à l’éclatement des revendications. La rage et la colère qui sont mis au service de chacun de ces mondes en miniature fait craindre une guerre des étoiles convictionnelles. Il manque à peu près partout l’Aperçu, un regard capable de surplomber les logiques minuscules par la vérité du tout.

Le déficit d’Aperçu est tout particulièrement sensible depuis deux ans dans un domaine très précis : celui de la justice. Je ne parle pas ici de l’institution avec des juges et des avocats. Je parle de la justice comme valeur morale et sociétale : ce qui doit être fait pour que le bien se réalise, et que le droit de chacun soit respecté. Voici trente ans, la question de la justice sociale était au cœur des débats ; je ne vais rien apprendre à personne en pointant que, désormais, la question de la justice s’est déportée sur le terrain de l’ethnie et du genre. Comme à l’époque où Sartre traitait de salauds ceux qui n’étaient pas communistes, la violence a investi avec impétuosité ces questions : mais non seulement la violence, l’injustice aussi. Car c’est une marque typique, quand manque le sens du tout, l’Aperçu, que l’on perde de vue tout ce que justement la justice veut dire pour n’en retenir qu’un segment. Au point très paradoxal qu’à partir d’un moment, constamment repérable dans l’histoire humaine, la volonté de bien se change en son contraire et que la soif de justice devienne en réalité, parce qu’elle est fragmentaire, une danse avec le diable.

Il ne faut pas beaucoup chercher ce qui, la plupart du temps, manque aux militants de la justice qui ne sont pas dans l’Aperçu intégral mais dans la rage idéologique. C’est très simple. Extrêmement évident. Le vieil Aristote l’avait écrit voici 2500 ans – et nombreux parmi nous, qui pensent bien agir, sont en retard de plusieurs millénaires à cet égard. Voici le point où manque l’Aperçu : on démembre la plupart du temps la justice commutative de la justice distributive.

Ces deux termes n’ont rien de compliqué : la justice commutative, c’est donner à chacun de manière égale ; la justice distributive, c’est donner à chacun selon ce qu’il mérite. L’excès de justice commutative dénué de justice distributive, c’est, dans le domaine social, le communisme kolkhosien où plus personne ne travaille puisque tout le monde a la même chose quoi qu’il fasse. Le risque de la justice distributive quand manque la justice commutative, c’est le néolibéralisme qui ne garantit plus à tous l’égalité des chances. La justice commutative donne accès à tous, la justice distributive récompense l’effort et les compétences. La justice n’existe que campée sur ces deux piliers, avec ces deux yeux, ces deux mains, et ces deux ailes que sont l’égalité et la compétence. Il n’y a d’Aperçu de ce qui est juste et bon que lorsque la justice est ce phénomène total où l’égalité et la compétence jouent ensemble. Sinon, c’est un monstre qui naît – qui, sous le nom de justice, produit l’injustice la plus violente. Et l’on finit par nommer n’importe qui à un poste ou par déboulonner des statues sous prétexte de son sexe ou de son origine – soi-disant pour forcer la justice ou compenser des injustices passées. Mais jamais une injustice ne compense une injustice : seul le sens et la volonté de la justice entière et complète la font naître.

Nous sommes entrés dans une guerre des sexes et dans une guerre des origines. Elle a été déclarée au moment même où l’on a perdu le regard de Goethe, à cet instant précis où l’on a mis à part pour les opposer les deux dimensions de la justice. La furie militante transforme dans ce cas la justice en sa caricature immonde et l’on est devant cette conséquence absurde que ceux qui veulent le bien font le pire. Video meliora, deteriora sequor. Il est temps de déclarer l’armistice et de retrouver par un Aperçu complet de la justice, de quoi rendre à chacun et à chacune ce qui lui revient sans précipiter – comme désormais le danger en est imminent – la guerre de toutes contre tous et de tous les peuples contre toutes les origines. Justice et paix marchent ensemble.

Emmanuel TOURPE

.
Lire les chroniques précédentes d’Emmanuel Tourpe :
“The loser takes it all” : faire carrière dans l’échec
Nous autres les bohémiens…
Est-ce que sucer la roue c’est tromper ? Pourquoi les créatifs ont besoin d’imitateurs…
La culture désarmée. Devenons-nous des barbares ?
La fin de l’histoire
Anatomie d’un récit : la bonne histoire au scalpel

 


Emmanuel Tourpe, 50 ans et père de 4 enfants, est le directeur de la programmation TV / numérique de la chaîne culturelle Arte. Il a occupé les mêmes fonctions, ainsi que celles de responsable des Études, à la RTBF pendant presque 20 ans. Docteur habilité en philosophie, il est l’auteur d’un grand nombre d’ouvrages et d’articles scientifiques. Il est également un conférencier international. Il exerce également des fonctions de conseil en communication, management et stratégie. Il tient une chronique bimensuelle dans Profession Audio|Visuel depuis octobre 2020.


.

 

Restez informé !