Profitons de cette période étrange pour repenser à fond notre métier… Qu’est-ce qui fait une belle histoire, un bon récit ? Quels sont les écueils à éviter pour sortir du triste selfie cinématographique, et plus généralement du mauvais film ? Il existe des piliers profonds, tellement indispensables qu’ils sont souvent méconnus.

L’air de rien

Belles histoires et mauvais récits 1

Bon ben tant qu’à faire, profitons de cette période étrange pour repenser à fond notre métier, à quoi je sers. Il y a une certitude qui nous est commune, à tous les métiers de l’audiovisuel. Nous sommes d’accord là-dessus. C’est un lieu de rencontre, que l’on soit privé, public, qu’on cherche à mettre du sens ou qu’on veuille juste faire de l’argent : notre métier à tous, c’est de bien raconter des histoires. Notre métier, c’est le récit. Nous sommes tous l’Oncle Paul en version cinéma, théâtre, radio ou numérique. Notre compétence de fond, c’est la narration.

Enfin… en principe. Car savoir raconter une bonne histoire demande une sacrée dose d’altruisme, de décentrement de soi, et même des valeurs suspendues en l’air : bien raconter, mener un bon récit, suppose beaucoup d’amour de ceux à qui l’on parle. Dès que tu crées une œuvre comme un miroir de toi, quand tu ne cherches que le reflet de ton génial esprit dans la production en cours, moi je sais déjà que tu seras incapable de raconter et de prendre ton public par le cœur.

Leçon numéro 1 : ne raconte bien et ne fait notre métier correctement que celui qui sait aimer son public. À nous autres saltimbanques est échu le devoir d’aimer et, sans cette vertu, il n’y a dans nos spectacles que d’immenses selfies. Voilà la fondation, tel est le premier commandement de notre métier : aime ton public de toutes tes forces, de toute ton âme et de toute ton cœur.

Leçon numéro 2 : ne raconte que ce qui crée une surprise et un événement. Notre métier, c’est l’extraordinaire, les étoiles et les étincelles. C’est Paul Valéry, le grand poète, l’immense témoin, qui l’a dit autrefois. Bien raconter, narrer à fond, faire le récit qui plaît, c’est fuir la banalité, la routine, le quotidien. « La marquise est sortie à 5 heures » n’est même pas l’amorce d’une bonne histoire, c’est un bide assuré. La marquise est sortie à 5 heures, c’est le symbole de toutes ces productions de flux, routinières et indignes de notre art, qui ne créent aucune trouée vers le ciel, qui ne font pas tour de magie. Bien raconter, c’est tuer trois dragons : le métro, le boulot, le dodo. Nous sommes les maîtres de l’événement.

Leçon numéro 3 : l’amour et la mort, éros et thanatos, sont les mamelles d’un récit bien mené. Pas de mort, pas d’amour – pas d’histoire. Ils sont le sel et le poivre de nos récits. Parce que ce sont deux des portes de l’extraordinaire. Il y en a une troisième : le logos, le sens, la transcendance, le fait de permettre à nos existences basses et grises de s’élever au-dessus de leur immédiateté, de leur reproductivité et de leur banalité.

Ces trois piliers d’une bonne histoire sont tellement profonds, tellement indispensables, qu’ils sont inconnus. Mais ce ne sont pas les seuls. Il y a des règles de base d’une histoire dont nous n’avons plus que des presciences infuses, des intuitions vagues. Nos trois prochaines chroniques vont prendre le temps de nous rappeler pourquoi les histoires de l’oncle Paul et les films d’Hitchcock sont de bons récits et font des modèles dans notre profession. Des surprises nous attendent…

Emmanuel TOURPE

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Emmanuel Tourpe, 50 ans et père de 4 enfants, est le directeur de la programmation TV / numérique de la chaîne culturelle Arte. Il a occupé les mêmes fonctions, ainsi que celles de responsable des Études, à la RTBF pendant presque 20 ans. Docteur habilité en philosophie, il est l’auteur d’un grand nombre d’ouvrages et d’articles scientifiques. Il est également un conférencier international. Il exerce également des fonctions de conseil en communication, management et stratégie. Il tient une chronique bimensuelle dans Profession Audio|Visuel depuis octobre 2020.


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