Le premier long-métrage de João-Paulo Miranda Maria nous plonge dans un univers onirique qui rend hommage, à la fois aux racines ancestrales du Brésil et au Cinema Novo, tout en prolongeant la critique d’une société dominée par des fêlures intimes et des violences collectives. À découvrir ce mercredi au cinéma.

CRITIQUE

Synopsis – Cristovam, originaire de l’arrière-pays brésilien, travaille dans une usine à lait d’une région prospère du Brésil, ancienne colonie autrichienne. Il s’y sent seul, marqué par les différences culturelles et ethniques. Un jour, il découvre une maison abandonnée remplie d’objets lui rappelant ses origines. Il prend progressivement possession de la maison. Curieusement, des objets y apparaissent, sans explication, comme s’il s’agissait d’un lieu « vivant ».

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Les premières scènes nous font craindre le pire : un vieil homme noir, employé dans une grande industrie agro-alimentaire, est victime du capitalisme et du racisme, c’est-à-dire de tous ces « -ismes » provoqués par les inévitables méchants Blancs, ces « -ismes » que l’on nous verse allègrement en sauce, transformant hélas trop souvent l’art en grosse tambouille à la propagande fruste et généralisée. Il ne s’agit évidemment pas ici de nier une réalité, que l’on sait d’ailleurs particulièrement dramatique aujourd’hui au Brésil, mais de regretter que l’œuvre de fiction se meut si facilement dans le discours et la thèse sous l’action d’artistes réduits au seul statut de chroniqueurs d’actualités, plus ou moins talentueux.

Mais heureusement, peu à peu, à mesure que Cristovam découvre les étranges objets qui l’ancrent soudain dans un passé tout à la fois singulier et communautaire, le surnaturel prend ses marques, diffracte le récit en souvenirs et hallucinations ; chaque réalité semble perdre ses contours assurés, son évidence fatale : l’entreprise où il travaille, le bar miteux qui accueille la misère d’âmes en errance, la maison aux ruines fantastiques, les paysages verts et ocres…

Plus rien ne tient. Les frontières entre Nord et Sud, entre hommes et femmes, entre Blancs et Noirs, entre tradition et modernité, entre homme et animal s’estompent, s’entremêlent, se confondent, pour dire le délabrement d’un monde où la violence physique, psychique, managériale, structurelle, est omniprésente.

Entre fatum et rédemption, influence animiste et enracinement chrétien, le héros – auquel Antônio Pitanga, acteur brésilien aujourd’hui âgé de 83 ans, prête son fascinant visage – s’enfonce dans une quête incertaine, du moins pour le spectateur français que je suis, quête que le réalisateur João-Paulo Miranda Maria identifie à la « la figure de l’homme révolutionnaire du Nord, qui incarne l’esprit du ‘‘Bioadeiro’’ (cowboy brésilien). Cristovam est en quête de vengeance pour expier ses péchés, car il se sent responsable de l’intolérance de la société dans laquelle il vit. À travers la maison abandonnée, il renoue avec son passé lointain, avec les animaux et avec sa divinité, et se transforme à la fois en taureau et en cowboy. Affranchi, investi de pouvoir, il est prêt à effectuer son geste ultime. »

Le choix d’Antônio Pitanga n’est pas neutre pour le réalisateur, de plus de quarante ans son cadet. Il représente l’âge d’or du cinéma brésilien, le fameux « Cinema Novo » lancé au milieu des années 1950 par Nelson Pereira dos Santos, avant que d’autres figures majeures telles que Glauber Rocha, Ruy Guerra, Carlos Diegues et Joaquim Pedro de Andrade ne prennent le relais. Antônio Pitanga joue ainsi le rôle principal dans Barravento, le premier long-métrage de Glauber Rocha (1962). La même année, il est également de la partie dans O Pagador de Promessas (« La parole donnée »), d’Anselmo Duarte ; il y joue toutefois le rôle secondaire de Mestre Coca. Le film, nommé à l’Oscar du meilleur film international en 1963, obtient l’unique brésilienne Palme d’or à Cannes.

Antônio Pitanga est ainsi, dans l’esprit et la vision de João-Paulo Miranda Maria, le visage et l’âme du Cinema Novo. Les objets qui apparaissent et les souvenirs qui affleurent sont les témoins, ou peut-être plus simplement les traces d’un temps qui tend à s’estomper, dans l’effondrement du nouveau siècle naissant, mais qui est en réalité fondateur, parce qu’immémorial.

Du masque industriel, matérialiste et transhumaniste, au masque traditionnel, spirituel et animaliste, nous suivons l’étrange cheminement de Cristovam, sans en comprendre tous les enjeux, surtout durant sa dernière partie en clair-obscur qui se conclut par une petite pirouette.

Mais nous ne pouvons nier les nombreuses qualités de ce film, qui est également le premier long-métrage de João-Paulo Miranda Maria, à commencer par sa magnifique photographie, œuvre du Français Benjamín Echazarreta à qui l’on doit notamment Nannerl, la sœur de Mozart (2010), Gloria (2013) et Une femme fantastique, film du Chilien Sebastián Lelio qui obtint Oscar du meilleur film étranger en 2018. À quarante ans, nul doute que le réalisateur n’a pas dit son dernier mot.

Pierre GELIN-MONASTIER

João-Paulo Miranda Maria, Memory House, Brésil, 2020, 87mn
Titre original : Casa de Antiguidade
Sortie au cinéma : 31 août 2022
Avec Antônio Pitanga, Ana Flavia Cavalcanti, Sam Louwyck
Distribution : Tamasa



 

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