François Truffaut la considéra un temps comme « la meilleure actrice du monde » : la merveilleuse interprète du Diable au corps de Claude Autant-Lara et de Paradis perdu d’Abel Gance a fêté ses 100 ans, le 22 août dernier. Hommage.

Quelque peu oubliée aujourd’hui du grand public, elle fut pourtant une actrice majeure de théâtre et de cinéma des années 1940 aux années 1960, et n’a jamais cessé de tourner depuis.

Propulsée par le film d’Abel Gance, Paradis perdu, en 1940, elle est consacrée au rang de star incontournable du grand écran avec le film Le diable au corps de Claude Autant-Lara, en 1947, au côté de Gérard Philipe.

Retour sur la vie et la carrière de cette belle figure du 7e art, réputée pour son naturel optimiste et combatif, en cinq petites anecdotes cinématographiques.

1/ « Jamais tu ne seras actrice !« 

Micheline Presle se nomme en réalité Micheline Chassagne. Ce nom de scène est tiré de son premier grand rôle au cinéma, Jacqueline Presle, dans Jeunes filles en détresse de Georg Pabst en 1939.

Ce changement de patronyme est en réalité imposé par son père, qui refuse que son nom soit associé à la carrière « d’une saltimbanque ». Il lui répète régulièrement : « Jamais tu ne seras actrice ! »

Mais Micheline Presle fait malgré tout le choix de sa passion pour la comédie, qu’elle nourrit depuis sa plus tendre enfance, déjà lorsqu’elle se fait reprendre par la religieuse de son pensionnat :

« – Chassagne, si vous continuez, vous finirez sur les planches ! Comme si c’était l’enfer…
Mais je l’espère bien, ma mère ! », répondit-elle.

2/ Un vrai scandale

Le film le plus marquant de Micheline Presle reste sans aucun doute Le diable au corps, de Claude Autant-Lara, tiré du roman éponyme de Raymond Radiguet. En larmes à la lecture de cette œuvre, l’actrice accepte tout de suite le rôle et impose Gérard Philipe pour partenaire.

Le film raconte l’histoire d’un amour passionnel entre un garçon de dix-sept ans, encore trop jeune pour partir à la guerre, et une jeune infirmière fiancée à un soldat parti au front.

À sa sortie, le film créé un énorme scandale, accusé de bafouer le devoir militaire en étant ouvertement antimilitariste et d’inciter à « l’exaltation de l’adultère ». La polémique fait rage et dure très longtemps : censuré dès le montage par les producteurs, le film est victime des critiques, d’interdictions de projection, de nombreuses annulations en festival, sans parler des hommes politiques quittant la salle en pleine projection.

C’est notamment Jean Cocteau, ami et amant de l’auteur du livre, qui prend la défense du film envers et contre tous : « On a insulté le livre comme on insulte le film, ce qui prouve que le film est digne du livre. […]  Je félicite l’équipe du Diable au corps de ne pas s’être pliée à aucune des règles des fabricants de fleurs artificielles. On aime les personnages, on aime qu’ils s’aiment, on déteste avec eux la guerre et l’acharnement public contre le bonheur. »

3/ Un mauvais choix de carrière ?

Après le succès scandaleux du Diable au corps, Micheline Presle devient l’une des actrices françaises les plus convoitées ; de nombreux réalisateurs comme Henri-Georges Clouzot et Max Ophuls lui tournent autour.

Mais c’est à ce moment précis que sa carrière prend une tournure inattendue : elle tombe amoureuse et épouse le réalisateur-producteur William Marshall, qui vient de divorcer de Michèle Morgan ; elle décide de le suivre aux États-Unis. À Hollywood, elle enchaîne quelques tournages qu’elle qualifie elle-même de « sans intérêt ».  À son retour en France, elle peine à retrouver sa place : « À mon retour en France, dit-elle, on ne voulait plus de moi, et ça n’est jamais reparti comme avant. »

Mais Micheline Presle est connue pour être une femme qui préfère regarder devant elle. Elle affirme ainsi d’un ton décidé lors d’une interview de 1961 : « C’était une erreur, mais il ne faut rien regretter. J’avais un choix à faire et je l’ai fait. J’ai choisi ma vie privée, c’est tout. »

4/ La renaissance à la télévision

Micheline Presle sait tout de même revenir au-devant de la scène, mais cette fois-ci à la télévision, grâce à la série Les Saintes Chéries, qu’elle tourne de 1965 à 1971. On y suit les mésaventures de la Française moyenne, dans le cadre d’un mariage tumultueux avec Daniel Gélin. La série devient à l’époque « le divertissement préféré des Français » et connaît même une adaptation anglaise.

Le succès de la série s’explique aussi par le fait que c’est la première fois que des stars de cinéma acceptent de tourner pour la télévision. C’est également la première série à utiliser le concept de « guests-star » :  Jean Yanne, Dany Saval, Jacques Higelin, Marthe Mercadier et beaucoup d’autres y font de brèves apparitions.

5/ « La meilleure actrice du monde »

Si la fin de carrière de Micheline Presle marque moins les esprits, elle est une véritable icône pour toute une génération de cinéphiles et de cinéastes.

Pour le tout jeune François Truffaut, alors âgé de huit ans, Micheline Presle représente sa première grande émotion au cinéma. Il la découvre en 1940 dans Paradis Perdu d’Abel Gance et explique plus tard, lors d’une interview datant de 1965 : « Les salles étaient pleines de gens qui pleuraient. C’était un spectacle extraordinaire. Je n’ai jamais retrouvé au cinéma une émotion collective comme à cette époque. Les cinémas étaient composés de femmes de soldats permissionnaires et de gens qui ne savaient pas combien de temps ils resteraient ensemble. »

Avant d’écrire dans son recueil critique Les films de ma vie : « Silvana Pampani [dans La Tour de Nesle d’Abel Gance, NDLR] était la plus grande actrice du monde, comme autrefois Sylvie Gance dans Napoléon, Micheline Presle dans Paradis Perdu… »

Maïlys GELIN

 



 

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